Maurice Maeterlinck
Quinze Chansons
(1896-1900)



© M.Maeterlinck, ayants-droit, 1896-1900
M.Maeterlinck. Oevres I. Le Réveil de L'Âme. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 89-99
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I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV


 

I

Elle l'enchaîna dans une grotte,

Elle fit un signe sur la porte ;

La vierge oublia la lumière

Et la clef tomba dans la mer.

 

Elle attendit les jours d'été :

Elle attendit plus de sept ans,

Tous les ans passait un passant.

 

Elle attendit les jours d'hiver ;

Et ses cheveux en attendant

Se rappelèrent la lumière.

 

Ils la cherchèrent, ils la trouvèrent,

Ils se glissèrent entre les pierres

Et éclairèrent les rochers.

 

Un soir un passant passe encore,

II ne comprend pas la clarté

Et n'ose pas en approcher.

[90]

 

II croit que c'est un signe étrange,

II croit que c'est une source d'or,

II croit que c'est un jeu des anges,

II se détourne et passe encore...

 

II

Et s'il revenait un jour

  Que faut-il lui dire?

- Dites-lui qu'on l'attendit

  Jusqu'à s'en mourir...

 

Et s'il m'interroge encore

  Sans me reconnaître?

- Parlez-lui comme une sœur,

  II souffre peut-être...

 

Et s'il demande où vous êtes

  Que faut-il repondre?

- Donnez-lui mon anneau d'or

  Sans rien lui répondre...

 

Et s'il veut savoir pourquoi

  La salle est déserte ?

- Montrez-lui la lampe éteinte

  Et la porte ouverte...

 

Et s'il m'interroge alors

  Sur la dernière heure?

- Dites-lui que j'ai souri

  De peur qu'il ne pleure...

 

III

Ils ont tué trois petites filles

Pour voir ce qu'il y a dans leur cœur.

[91]

Le premier était plein de bonheur ;

Et partout où coula son sang,

Trois serpents sifflèrent trois ans.

 

Le deuxième était plein de douceur,

Et partout où coula son sang,

Trois agneaux broutèrent trois ans.

 

Le troisième était plein de malheur,

Et partout où coula son sang,

Trois archanges veillèrent trois ans.

 

IV

Les filles aux yeux bandés

    (Ôtez les bandeaux d'or)

Les filles aux yeux bandés

Cherchent leurs destinées...

 

Ont ouvert à midi,

     (Gardez les bandeaux d'or)

Ont ouvert à midi,

Le palais des prairies...

 

Ont salué la vie,

    (Serrez les bandeaux d'or)

Ont salué la vie,

Et ne sont point sorties...

 

V

Les trois sœurs aveugles

    (Espérons encore)

Les trois sœurs aveugles

Ont leurs lampes d'or;

[92]

 

Montent à la tour,

    (Elles, vous et nous)

Montent à la tour,

Attendent sept jours...

 

Ah ! dit la première,

    (Espérons encore)

Ah ! dit la première,

J'entends nos lumières...

 

Ah ! dit la seconde,

    (Elles, vous et nous)

Ah ! dit la seconde,

C'est le roi qui monte...

 

Non, dit la plus sainte,

    (Espérons encore)

Non, dit la plus sainte,

Elles se sont éteintes...

 

VI

On est venu dire,

    (Mon enfant, j'ai peur)

On est venu dire

Qu'il allait partir...

 

Ma lampe allumée,

    (Mon enfant, j'ai peur)

Ma lampe allumée,

Me suis approchée...

 

À la première porte,

    (Mon enfant, j'ai peur)

A la première porte,

La flamme a tremblé...

 

À la seconde porte,

    (Mon enfant, j'ai peur)

À la seconde porte,

La flamme a parlé...

 

À la troisième porte,

    (Mon enfant, j'ai peur)

À la troisième porte,

La lumière est morte...

 

VII

Les sept filles d'Orlamonde,

    Quand la fée fut morte,

Les sept filles d'Orlamonde,

    Ont cherché les portes.

 

Ont allumé leurs sept lampes,

    Ont ouvert les tours,

Ont ouvert quatre cents salles,

    Sans trouver le jour...

 

Arrivent aux grottes sonores,

    Descendent alors ;

Et sur une porte close,

    Trouvent une clef d'or.

 

Voient l'océan par les fentes,

    Ont peur de mourir,

Et frappent à la porte close,

    Sans oser l'ouvrir...

 

VIII

Elle avait trois couronnes d'or,

À qui les donna-t-elle ?

[94]

Elle en donne une à ses parents:

Ont acheté trois réseaux d'or

Et l'ont gardée jusqu'au printemps.

 

Elle en donne une à ses amants:

Ont acheté trois rets d'argent

Et l'ont gardée jusqu'à l'automne

 

Elle en donne une à ses enfants:

Ont acheté trois nœuds de fer,

Et l'ont enchaînée tout l'hiver.

 

IX

Elle est venue vers le palais

- Le soleil se levait à peine -

Elle est venue vers le palais,

Les chevaliers se regardèrent

Toutes les femmes se taisaient.

 

Elle s'arrêta devant la porte

- Le soleil se levait à peine -

Elle s'arrêta devant la porte

On entendit marcher la reine

Et son époux l'interrogeait.

 

Où allez-vous, où allez-vous?

- Prenez garde, on y voit à peine -

Où allez-vous, où allez-vous?

Quelqu'un vous attend-il là-bas?

Mais elle ne répondait pas.

 

Elle descendit vers l'inconnue,

- Prenez garde, on y voit à peine -

Elle descendit vers l'inconnue,

L'inconnue embrassa la reine,

Elles ne se dirent pas un mot

Et s'éloignèrent aussitôt.

[95]

 

Son époux pleurait sur le seuil

- Prenez garde, on y voit à peine -

Son époux pleurait sur le seuil

On entendait marcher la reine

On entendait tomber les feuilles.

 

X

Quand l'amant sortit

(J'entendis la porte)

Quand l'amant sortit

Elle avait souri...

 

Mais quand il rentra

(J'entendis la lampe)

Mais quand il rentra

Une autre était là...

 

Et j'ai vu la mort

(J'entendis son âme)

Et j'ai vu la mort

Qui l'attend encore...

 

XI

Ma mère, n'entendez-vous rien?

Ma mère, on vient avertir...

Ma fille, donnez-moi vos mains.

Ma fille, c'est un grand navire...

 

Ma mère, il faut prendre garde...

Ma fille, ce sont ceux qui partent...

Ma mère, est-ce un grand danger?

Ma fille, il va s'éloigner...

 

Ma mère. Elle approche encore...

Ma fille, il est dans le port. r

[96]

Ma mère, Elle ouvre la porte...

Ma fille, ce sont ceux qui sortent.

 

Ma mère, c'est quelqu'un qui entre...

Ma fille, il a levé l'ancré.

Ma mère, Elle parle à voix basse...

Ma fille, ce sont ceux qui passent.

 

Ma mère, Elle prend les étoiles!...

Ma fille, c'est l'ombre des voiles.

Ma mère. Elle frappe aux fenêtres...

Ma fille, elles s'ouvrent peut-être...

 

Ma mère, on n'y voit plus clair...

Ma fille, il va vers la mer.

Ma mère, je l'entends partout...

Ma fille, de qui parlez-vous ?

 

XII

Vous avez allumé les lampes,

- Oh ! le soleil dans le jardin !

Vous avez allumé les lampes,

Je vois le soleil par les fentes,

Ouvrez les portes du jardin !

 

- Les clefs des portes sont perdues,

II faut attendre, il faut attendre,

Les clefs sont tombées de la tour,

II faut attendre, il faut attendre,

II faut attendre d'autres jours...

 

D'autres jours ouvriront les portes,

La forêt garde les verrous,

La forêt brûle autour de nous,

C'est la clarté des feuilles mortes,

Qui brûlent sur le seuil des portes...

[97]

 

- Les autres jours sont déjà las,

Les autres jours ont peur aussi,

Les autres jours ne viendront pas,

Les autres jours mourront aussi,

Nous aussi nous mourrons ici...

 

XIII

J'ai cherché trente ans, mes sœurs,

    Où s'est-il caché?

J'ai marché trente ans, mes sœurs,

    Sans m'en approcher...

 

J'ai marché trente ans, mes sœurs,

    Et mes pieds sont las,

II était partout, mes sœurs,

    Et n'existe pas...

 

L'heure est triste enfin, mes sœurs,

    Ôtez mes sandales,

Le soir meurt aussi, mes sœurs,

    Et mon âme a mal...

 

Vous avez seize ans, mes sœurs,

    Allez loin d'ici,

Prenez mon bourdon, mes sœurs,

    Et cherchez aussi...

 

XIV

Les trois sœurs ont voulu mourir

Elles ont mis leurs couronnes d'or

Et sont allées chercher leur mort.

 

S'en sont allées vers la forêt:

« Forêt, donnez-nous notre mort,

Voici nos trois couronnes d'or. » 1

[98]

 

La forêt se mit à sourire

Et leur donna douze baisers

Qui leur montrèrent l'avenir.

 

Les trois sœurs ont voulu mourir

S'en sont allées chercher la mer

Trois ans après la rencontrèrent:

 

« Ô mer donnez-nous notre mort,

Voici nos trois couronnes d'or. »

 

Et la mer se mit à pleurer

Et leur donna trois cents baisers,

Qui leur montrèrent le passé.

 

Les trois sœurs ont voulu mourir

S'en sont allées chercher la ville

La trouvèrent au milieu d'une île :

 

« Ô ville, donnez-nous notre mort,

Voici nos trois couronnes d'or. »

 

Et la ville, s'ouvrant à l'instant

Les couvrit de baisers ardents,

Qui leur montrèrent leur présent.

 

XV

Cantique de la Vierge dans « Sœur Béatrice »

À toute âme qui pleure,

A tout péché qui passe,

J'ouvre au sein des étoiles

Mes mains pleines de grâces.

 

Il n'est péché qui vive

Quand l'amour a parlé,

II n'est d'âme qui meure

Quand l'amour a pleuré...

[99]

 

Et si l'amour s'égare

Aux sentiers d'ici-bas,

Ses larmes me retrouvent

Et ne se perdent pas...

 


© Aerius, 2003