© Maeterlinck M., 1909
Source: M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 2. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 238-399.
OCR & Spellcheck: Aerius (ae-lib.org.ua), 2004
Le texte de cette « féerie » était déjà achevé en 1906, mais c'est seulement en 1909 que les Éditions Fasquelle, à Paris, se décidèrent à le publier.
La correspondance de Maeterlinck durant l'année 1906 avec Charles Doudelet, l'illustrateur des Serres chaudes (1921) et de Pelléas et Mélisande (1923), laisse entrevoir que l'auteur avait déjà nourri des projets de décor pour les Etats-Unis, mais aussi pour la Russie, l'Allemagne et l'Autriche (lettre du 10 avril 1906). Quanta la traduction de la pièce, il confiait à Ch. Doudelet ses appréhensions, «cet oiseau qui n'a l'air de rien, est en réalité plus difficile à traduire qu'une page de philosophie... » (lettre du 7 juillet 1907). A partir de cet aveu on a tout lieu de penser que Maeterlinck a choisi l'habit de ce conte pour enfants, pour transmettre sur le mode poétique son message philosophique. L'histoire de Mytyl et de Tyltyl se suffit à elle-même et le conte n'a pas besoin d'être chiffré pour assurer son triomphe.
Après bien des atermoiements, L'Oiseau bleu fut créé à Moscou le 30 septembre 1908, au Théâtre d'Art dans la mise en scène de Stanislawski. «Avant les Moscovites», souligne I. Soloviova, «personne M se hasardait à jouer ce conte qui ne semblait nullement adapté aux exigences scéniques ». Le succès fut immense. La pièce ne quittera pratiquement plus l'affiche. En France, elle ne sera représentée que le 2 mars 1911 au Théâtre Réjane avec une mise en scène conçue d'après Stanislawski et des décors d'Egorov. Déjà à Londres en 1909 et à New York en 1910, L'Oiseau bleu avait remporté un succès considérable. Rapidement la pièce fut traduite en allemand, Der blaw Vogel (1910), en italien, L'ucello azzuro (1915), en espagnol, Elpajan [ azul (1916), mais aussi en danois, en néerlandais, en hébreu, etc. [239] Le Rideau de Bruxelles donna la pièce en 1980 dans une mise en scène de Thierry Salmon; le théâtre de la Commune d'Aubervilliers en 1986 avec une mise en scène d'Alfredo Arias.
L'Oiseau bleu a donné lieu à de nombreuses adaptations cinématographiques - dès 1911 en Russie sous la forme d'un «théâtre filmé » avec les acteurs du Théâtre populaire de Saint-Pétersbourg. Deux réalisations américaines doivent être mentionnées : l'une en 1918 par Maurice Tourneur et l'autre en 1940 par Walter Lang avec Shirley Temple, Johnny Russell et Gale Sondergaard. En 1987, l'adaptation cinématographique par Georges Cukor, typiquement hollywoodienne, avec Elizabeth Taylor, est réductrice, dans la mesure où elle limite vraiment la pièce à un conte féerique pour enfants (Maurice De Grève). [240]
P. G.
LA MÈRE TYL
TYLTYL
MYTYL
LA FÉE BÉRYLUNE
LE PAIN
LE FEU
L'EAU
LE LAIT
LE SUCRE
LE CHIEN
LA CHATTE
LA LUMIÈRE
Les Heures
LE PÈRE TYL
GRAND-MÈRE TYL
GRAND-PÈRE TYL
LES FRÈRES ET LES SŒURS TYL (Pierrot, Robert, Jeannette, Madeleine, Pierrette, Pauline, Riquette)
LES ARBRES
LES ANIMAUX
LA NUIT, les Fantômes, les Terreurs, le Sommeil, la
Mort, les Maladies, le Rhume de cerveau, les Mystères, les Étoiles, les Parfums, etc.
LES ENFANTS BLEUS
LE ROI DES NEUF PLANÈTES
L'AMOUREUX
L'AMOUREUSE
LE TEMPS
LE PETIT-FRÈRE-À-NAÎTRE
LE PLUS GROS DES BONHEURS
LES AUTRES GROS BONHEURS (Le Bonheur-d'être-pro-priétaire ; -de-la-vanité-satisfaite ; -de-boire-quand-on-n'a-plus-soif; -de-manger-quand-on-n'a-plus-faim; etc.)
LES PETITS BONHEURS
LE CHEF DES BONHEURS-DE-LA-MAISON
LES AUTRES BONHEURS-DE-LA-MAISON (Le Bonheur-de-se-bien-porter ; -de-l'air-pur ; -d'aimer-ses-parents ; -du-ciel-bleu; -de-la-forêt; -des-heures-de-soleil ; -dû-printemps; -des-couchers-de-soleil ; -de-voir-se-lever-les-étoiles ; -de-la-pluie; etc.)
LES GRANDES JOIES (La Joie-d'être-juste ; -d'être-bonne ; -du-travail-accompli ; -de-penser; -de-comprendre ; -de voir-ce-qui-est-beau ; -d'aimer; etc.
L'AMOUR MATERNEL
LA VOISINE BERLINGOT
SA PETITE FILLE
TYLTYL : Costume du Petit Poucet dans les contes de Perrault : petite culotte rouge-vermillon, courte veste bleu tendre, bas blancs, souliers ou bottines de cuir fauve.
MYTYL: Costume de Grethel ou bien du Petit Chaperon rouge.
LA LUMIÈRE : Robe couleur de lune, c'est-à-dire d'or pâle à reflets d'argent, gazes scintillantes, formant des rayons, etc. Style néo-grec ou anglo-grec genre Walter Crâne ou même plus ou moins Empire. - Taille haute, bras nus, etc. - Coiffure : sorte de diadème ou même de couronne légère.
LA FÉE BÉRYLUNE, LA VOISINE BERLINGOT : Costume classique des pauvresses de contes de fées. On pourrait supprimer au premier acte la transformation de la Fée en princesse.
LE PÈRE TYL, LA MÈRE TYL, GRAND-PAPA TYL, GRAND-MAMAN TYL: Costumes légendaires des bûcherons et des paysans allemands dans les contes de Grimm.
LES FRÈRES ET SŒURS DE TYLTYL: Variantes du costume du Petit Poucet.
LE TEMPS : Costume classique du Temps : vaste manteau noir ou gros bleu, barbe blanche et flottante, faux, sablier.
L'AMOUR MATERNEL: Costume à peu près semblable à celui de la Lumière c'est-à-dire voiles souples et presque transparents de statue grecque, blancs autant que possible. Perles et pierreries aussi riches et aussi nombreuses qu'on voudra, pourvu qu'elles ne rompent pas l'harmonie pure et candide de l'ensemble.
LES GRANDES JOIES : Comme il est dit dans le texte, robes lumineuses aux subtiles et suaves nuances: réveil de rosé, sourire d'eau, rosée d'ombre, azur d'aurore, etc. [443]
LES BONHEURS DE LA MAISON: Robes de diverses couleurs, ou si l'on veut, costumes de paysans, de bergers, de bûcherons, etc., mais idéalisés et féeriquement interprétés.
LES GROS BONHEURS : Avant la transformation : amples et lourds manteaux de brocarts rouges et jaunes, bijoux énormes et épais, etc. Après la transformation: maillots café ou chocolat, donnant l'impression de pantins en baudruche.
LA NUIT : Amples vêtements noirs mystérieusement constellés, à reflets mordorés. Voiles, pavots sombres, etc.
LA PETITE FILLE DE LA VOISINE : Chevelure blonde et lumineuse, longue robe blanche.
LE CHIEN : Habit rouge, culotte blanche, bottes vernies, chapeau ciré ; costume rappelant plus ou moins celui de John Bull.
LA CHATTE : Maillot de soie noire à paillettes. Il convient que les têtes de ces deux personnages soient discrètement animalisés.
LE PAIN : Somptueux costume de pacha. Ample robe de soie ou de velours cramoisi, broché d'or. Vaste turban. Cimeterre. Ventre énorme, face rouge et extrêmement joufflue.
LE SUCRE: Robe de soie, dans le genre de celles des eunuques, mipartie de blanc et de bleu pour rappeler le papier d'emballage des pains de sucre. Coiffure des gardiens du sérail.
LE FEU : Maillot rouge, manteau vermillon à reflets chatoyants, doublé d'or. Aigrette de flammes versicolores.
L'EAU: Robe couleur du temps du conte de Peau d'Ane, c'est-à-dire bleuâtre ou glauque, à reflets transparents, effets de gaze ruisselante, également style néo ou anglo-grec, mais plus ample, plus flottant. Coiffure de fleurs et d'algues ou de roseaux.
LES ANIMAUX : Costumes populaires ou paysans.
LES ARBRES : Robes, nuances variées du vert ou de la teinte tronc d'arbres. Attributs, feuilles ou branches qui les fassent reconnaître. [244]
1er tableau (acte I) : La cabane du bûcheron
2e tableau (acte II) : Chez la Fée
3e tableau (acte II) : Le pays du Souvenir
4e tableau (acte III) : Le palais de la Nuit
5e tableau (acte III) : La forêt
6e tableau (acte IV) : Devant le rideau
7e tableau (acte IV) : Le cimetière
8e tableau (acte IV) : Devant le rideau qui représente de beaux nuages
9e tableau (acte IV) : Les jardins des Bonheurs
10e tableau (acte V) : Le royaume de l'Avenir
11e tableau (acte VI) : L'adieu
12e tableau (acte VI) : Le réveil
La cabane du bûcheron
Le théâtre représente l'intérieur d'une cabane de bûcheron, simple, rustique, mais non point misérable. - Cheminée à manteau où s'assoupit un feu de bûches. - Ustensiles de cuisine, armoire, huche, horloge à poids, rouet, fontaine, etc. - Sur une table, une lampe allumée. - Au pied de l'armoire, de chaque côté de celle-ci, endormis, pelotonnés, le nez sous la queue, un chien et une chatte. - Entre eux deux, un grand pain de sucre blanc et bleu. - Accrochée au mur, une cage ronde renfermant une tourterelle. - Au fond, deux fenêtres dont les volets intérieurs sont fermés. - Sous l'une des fenêtres, un escabeau. - À gauche, la porte d'entrée de la maison, munie d'un gros loquet. - A droite, une autre porte. - Echelle menant à un grenier. -Egalement à droite, deux petits lits d'enfant, au chevet desquels, sur deux chaises, des vêtements se trouvent soigneusement plies.
Au lever du rideau, Tyltyl et Myfyl sont profondément endormis dans leurs petits lits. La Mère Tyl les borde une dernière fois, se penche sur eux, comtemple un moment leur sommeil, et appeik de la main le Père Tyl qui passe la tête dans l'entrebâillement de la porte. La Mère Tyl met un doigt sur les lèvres pour lui commander le silence, puis sort à droite sur la pointe des pieds, après avoir éteint la lampe. La scène reste obscure un instant, puis une lumière dont l'intensité augmente peu à peu filtre par les lames des volets. La lampe sur la table se rallume d'elle-même. Les deux enfants semblent s'éveiller et se mettent sur leur séant.
TYLTYL
Mytyl?
MYTYL
Tyltyl? [246]
TYLTYL
Tu dors?
MYTYL
Et toi?...
TYLTYL
Mais non, je dors pas puisque je te parle.
MYTYL
C'est Noël, dis?...
TYLTYL
Pas encore; c'est demain. Mais le petit Noël n'apportera rien cette année...
MYTYL
Pourquoi?...
TYLTYL
J'ai entendu maman qui disait qu'elle n'avait pu aller à la ville pour le prévenir... Mais il viendra l'année prochaine...
MYTYL
C'est long, l'année prochaine?...
TYLTYL
Ce n'est pas trop court... Mais il vient cette nuit chez les enfants riches...
MYTYL
Ah?...
TYLTYL
Tiens!... Maman a oublié la lampe!... J'ai une idée?...
MYTYL
?... [247]
TYLTYL
Nous allons nous lever...
MYTYL
C'est défendu...
TYLTYL
Puisqu'il n'y a personne... Tu vois les volets?...
MYTYL
Oh! qu'ils sont clairs!...
TYLTYL
C'est les lumières de la fête.
MYTYL
Quelle fête?
TYLTYL
En face, chez les petits riches. C'est l'arbre de Noël. Nous allons les ouvrir...
MYTYL
Est-ce qu'on peut?
TYLTYL
Bien sûr, puisqu'on est seuls... Tu entends la musique?... Levons-nous...
Les deux enfants se lèvent, courent à l'une des fenêtres, montent sur l'escabeau et poussent les volets. Une vive clarté pénètre dans la pièce. Les enfants regardent avidement au dehors.
TYLTYL
On voit tout!...
MYTYL, qui ne trouve qu'une place précaire sur l'escabeau
Je vois pas... [248]
TYLTYL
II neige!... Voilà deux voitures à six chevaux!...
MYTYL
II en sort douze petits garçons!...
TYLTYL
T'es bête!... C'est des petites filles...
MYTYL
Ils ont des pantalons...
TYLTYL
Tu t'y connais... Ne me pousse pas ainsi!...
MYTYL
Je t'ai pas touché.
TYLTYL, qui occupe à lui seul tout l'escabeau
Tu prends toute la place...
MYTYL
Mais j'ai pas du tout de place!...
TYLTYL
Tais-toi donc, on voit l'arbre!...
MYTYL
Quel arbre?...
TYLTYL
Mais l'arbre de Noël!... Tu regardes le mur!...
MYTYL
Je regarde le mur parce qu'y a pas de place...
TYLTYL, lui cédant une petite place avare sur l'escabeau
Là!... En as-tu assez?... C'est-y pas la meilleure?... Il y en a des lumières! Il y en a!... [249]
MYTYL
Qu'est-ce qu'ils font donc ceux qui font tant de bruit?...
TYLTYL
Ils font de la musique.
MYTYL
Est-ce qu'ils sont fâchés?...
TYLTYL
Non, mais c'est fatigant.
MYTYL
Encore une voiture attelée de chevaux blancs!...
TYLTYL
Tais-toi!... Regarde donc!...
MYTYL
Qu'est-ce qui pend là, en or, après les branches?...
TYLTYL
Mais les jouets, pardi!... Des sabres, des fusils, des soldats, des canons...
MYTYL
Et des poupées, dis, est-ce qu'on en a mis?...
TYLTYL
Des poupées?... C'est trop bête; ça ne les amuse pas...
MYTYL
Et autour de la table, qu'est-ce que c'est tout ça?...
TYLTYL
C'est des gâteaux, des fruits, des tartes à la crème...
MYTYL
J'en ai mangé une fois, lorsque j'étais petite... [250]
TYLTYL
Moi aussi; c'est meilleur que le pain, mais on en a trop peu...
MYTYL
Ils n'en ont pas trop peu... Il y en a plein la table... Est-ce qu'ils vont les manger?...
TYLTYL
Bien sûr; qu'en feraient-ils?...
MYTYL
Pourquoi qu'ils ne les mangent pas tout de suite?...
TYLTYL
Parce qu'ils n'ont pas faim...
MYTYL, stupéfaite
Ils n'ont pas faim?... Pourquoi?...
TYLTYL
C'est qu'ils mangent quand ils veulent...
MYTYL, incrédule
Tous les jours?...
TYLTYL
On le dit...
MYTYL
Est-ce qu'ils mangeront tout?... Est-ce qu'ils en donneront?...
TYLTYL
À qui?...
MYTYL
A nous...
TYLTYL
Ils ne nous connaissent pas... [251]
MYTYL
Si on leur demandait?...
TYLTYL
Cela ne se fait pas.
MYTYL
Pourquoi?...
TYLTYL
Parce que c'est défendu.
MYTYL, battant des mains
Oh! qu'ils sont donc jolis!...
TYLTYL, enthousiasme
Et ils rient et ils rient!...
MYTYL
Et les petits qui dansent!...
TYLTYL
Oui, oui, dansons aussi!...
Ils trépignent de joie sur l'escabeau.
MYTYL
Oh! que c'est amusant!...
TYLTYL
On leur donne les gâteaux!... Ils peuvent y toucher!... Ils mangent! ils mangent! ils mangent!...
MYTYL
Les plus petits aussi!... Ils en ont deux, trois, quatre!...
TYLTYL, ivre de joie
Oh! c'est boni... Que c'est bon! que c'est bon!... [252]
MYTYL, comptant des gâteaux imaginaires
Moi, j'en ai reçu douze !...
TYLTYL
Et moi quatre fois douze!... Mais je t'en donnerai...
On frappe à la porte de la cabane.
TYLTYL, subitement calmé et effrayé
Qu'est-ce que c'est?...
MYTYL, épouvantée
C'est papa!...
Comme ils tardent à ouvrir, on voit le gros loquet se soulever de lui-même, en grinçant; la porte s'entrebâille pour livrer passage
à une petite vieille habillée de vert et coiffée d'un chaperon muge.
Elle est bossue, boiteuse, borgne; le nez et le menton se rencontrent, et elle marche courbée sur un bâton. Il n'est pas douteux que ce ne soit une fée.
LA FÉE
Avez-vous ici l'herbe qui chante ou l'oiseau qui est bleu?...
TYLTYL
Nous avons de l'herbe, mais elle ne chante pas...
MYTYL
Tyltyl a un oiseau.
TYLTYL
Mais je ne peux pas le donner...
LA FÉE Pourquoi?...
TYLTYL Parce qu'il est à moi. [253]
LA FÉE
C'est une raison, bien sûr. Où est-il, cet oiseau?...
TYLTYL, montrant la cage
Dans la cage...
LA FÉE, mettant ses besicles pour examiner l'oiseau
Je n'en veux pas; il n'est pas assez bleu. Il faudra que vous m'alliez chercher celui dont j'ai besoin.
TYLTYL
Mais je ne sais pas où il est...
LA FÉE
Moi non plus. C'est pourquoi il faut le chercher. Je puis à la rigueur me passer de l'herbe qui chante; mais il me fait absolument l'Oiseau bleu. C'est pour ma petite fille qui est très malade.
TYLTYL
Qu'est-ce qu'elle a?...
LA FÉE
On ne sait pas au juste; elle voudrait être heureuse...
TYLTYL
Ah?...
LA FÉE
Savez-vous qui je suis?...
TYLTYL
Vous ressemblez un peu à notre voisine. Madame Berlingot...
LA FÉE, se fâchant subitement
En aucune façon... Il n'y a aucun rapport... C'est abominable!... Je suis la Fée Bérylune... [254]
TYLTYL
Ah! très bien...
LA FÉE
II faudra partir tout de suite.
TYLTYL
Vous viendrez avec nous?...
LA FÉE
C'est absolument impossible à cause du pot-au-feu que j'ai mis ce matin et qui s'empresse de déborder chaque fois que je m'absente plus d'une heure... Montrant successivement le plafond, la cheminée et la fenêtre. Voulez-vous sortir par ici, par là ou par là...
TYLTYL, montrant timidement la porte
J'aimerais mieux sortir par là...
LA FÉE, se fâchant encore subitement
C'est absolument impossible, et c'est une habitude révoltante!... Indiquant la fenêtre. Nous sortirons par là... Eh bien!... Qu'attendez-vous?... Habillez-vous tout de suite... Les enfants obéissent et s'habillent rapidement. Je vais aider Mytyl...
TYLTYL
Nous n'avons pas de souliers...
LA FÉE
Ça n'a pas d'importance. Je vais vous donner un petit chapeau merveilleux. Où sont donc vos parents?...
TYLTYL, montrant la porte à droite
Ils sont là; ils dorment...
LA FÉE
Et votre bon-papa et votre bonne-maman?... [255]
TYLTYL
Ils sont morts...
LA FÉE
Et vos petits frères et vos petites sœurs... Vous en avez?...
TYLTYL
Oui, oui ; trois petits frères...
MYTYL
Et quatre petites sœurs...
LA FÉE
Où sont-ils?...
TYLTYL
Ils sont morts aussi...
LA FÉE
Voulez-vous les revoir?...
TYLTYL
Oh oui!... Tout de suite!... Montrez-les!...
LA FÉE
Je ne les ai pas dans ma poche... Mais ça tombe à merveille ; vous les reverrez en passant par le pays du Souvenir. C'est sur la route de l'Oiseau bleu. Tout de suite à gauche, après le troisième carrefour. - Que faisiez-vous quand j'ai frappé?...
TYLTYL
Nous jouions à manger des gâteaux.
LA FÉE
Vous avez des gâteaux?... Où sont-ils?
TYLTYL
Dans le palais des enfants riches... Venez voir, c'est si beau!... [256]
II entraîne la Fée vers la fenêtre.
LA FÉE, a la fenêtre
Mais ce sont les autres qui les mangent!...
TYLTYL
Oui; mais puisqu'on voit tout...
LA FÉE
Tu ne leur en veux pas?...
TYLTYL
Pourquoi?...
LA FÉE
Parce qu'ils mangent tout. Je trouve qu'ils ont grand tort de ne pas t'en donner...
TYLTYL
Mais non, puisqu'ils sont riches... Hein? que c'est beau chez eux!...
LA FÉE
Ce n'est pas plus beau que chez toi.
TYLTYL
Heu!... Chez nous c'est plus noir, plus petit, sans gâteaux...
LA FÉE
C'est absolument la même chose ; c'est que tu n'y vois pas...
TYLTYL
Mais si, j'y vois très bien, et j'ai de très bons yeux. Je lis l'heure au cadran de l'église que papa ne voit pas...
LA FÉE, se fâchant subitement
Je te dis que tu n'y vois pas !... Comment donc me vois-tu ?... Comment donc suis-je faite?... Silence gêné de Tyltyl. Eh bien, répondras-tu? que je sache si tu vois?... Suis-je belle ou bien laide?... Silence de plus [257] en plus embarrassé. Tu ne veux pas répondre?... Suis-je jeune ou bien vieille?... Suis-je rosé ou bien jaune?... j'ai peut-être une bosse?...
TYLTYL, conciliant
Non, non, elle n'est pas grande...
LA FÉE
Mais si, à voir ton air, on la croirait énorme... Ai-je le nez crochu et l'œil gauche crevé?...
TYLTYL
Non, non, je ne dis pas... Qui est-ce qui l'a crevé?...
LA FÉE, de plus en plus irritée
Mais il n'est pas crevé!... Insolent! misérable!... Il est plus beau que l'autre; il est plus grand, plus clair, il est bleu comme le ciel... Et mes cheveux, vois-tu?... Ils sont blonds comme les blés... on dirait de l'or vierge!... Et j'en ai tant et tant que la tête me pèse... Ils s'échappent de partout!... Les vois-tu sur mes mains?...
Elle étale deux maigres mèches de cheveux gris.
TYLTYL
Oui; j'en vois quelques-uns...
LA FÉE, indignée
Quelques-uns!... Des gerbes! des brassées! des touffes! des flots d'or!... Je sais bien que des gens disent qu'ils n'en voient point; mais tu n'es pas de ces méchantes gens aveugles, je suppose ?...
TYLTYL
Non, non, je vois très bien ceux qui ne se cachent point...
LA FÉE
Mais il faut voir les autres avec la même audace!... C'est bien curieux, les hommes... Depuis la mort des fées, ils n'y voient plus du tout et ne s'en doutent point... Heureusement que j'ai toujours sur moi tout ce qu'il faut pour rallumer les yeux éteints... Qu'est-ce que je tire de mon sac?... [258]
TYLTYL
Oh! le joli petit chapeau vert!... Qu'est-ce qui brille ainsi sur la cocarde?...
LA FÉE
C'est le gros Diamant qui fait voir...
TYLTYL
Ah!...
LA FÉE
Oui; quand on a le chapeau sur la tête, on tourne un peu le Diamant : de droite à gauche, par exemple, tiens, comme ceci, vois-tu?... Il appuie alors sur une bosse de la tête que personne ne connaît, et qui ouvre les yeux...
TYLTYL
Ça ne fait pas de mal?...
LA FÉE
Au contraire, il est fée... On voit à l'instant même ce qu'il y a dans les choses; l'âme du Pain, du Vin, du Poivre, par exemple...
MYTYL
Est-ce qu'on voit aussi l'âme du Sucre?...
LA FÉE, subitement fâchée
Cela va sans dire!... Je n'aime pas les questions inutiles... L'âme du Sucre n'est pas plus intéressante que celle du Poivre... Voilà, je vous donne ce que j'ai pour vous aider dans la recherche de l'Oiseau bleu... Je sais bien que l'Anneau-qui-rend-invisible ou le Tapis-Volant vous seraient plus utiles... Mais j'ai perdu la clef de l'armoire où je les ai serres... Ah ! j'allais oublier... Montrant le Diamant. Quand on le tient ainsi, tu vois... un petit tour de plus, on revoit le Passé... Encore un petit tour, et l'on voit l'Avenir... C'est curieux et pratique et ça ne fait pas de bruit... [259]
TYLTYL
Papa me le prendra...
LA FÉE
II ne le verra pas ; personne ne peut le voir tant qu'il est sur ta tête... Veux-tu l'essayer?... Elle coiffe Tyltyl du petit chapeau vert. A présent, tourne le Diamant... Un tour et puis après...
A peine Tyltyl a-t-il tourné le Diamant, qu 'un changement soudain et prodigieux s'opère en toutes choses. La vieille fée est tout
à coup une belle princesse merveilleuse; les cailloux dont sont bâtis les murs de la cabane s'illuminent, bleuissent comme des saphirs, deviennent transparents, scintillent, éblouissent à l'égal des pierres les plus précieuses. Le pauvre mobilier s'anime et resplendit; la table de bois blanc s'affirme aussi grave, aussi noble qu'une table de marbre, le cadran de l'horloge cligne de l'œil et sourit avec aménité, tandis que la porte derrière quoi va et vient le balancier s'entr'ouvre et laisse s'échapper les Heures, qui, se tenant les mains et riant aux éclats, se mettent à danser aux sons d'une musique délicieuse. Effarement légitime de Tyltyl qui s'écrie en montrant les Heures.
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est que toutes ces belles dames?...
LA FÉE
N'aie pas peur ; ce sont les Heures de ta vie qui sont heureuses d'être libres et visibles un instant...
TYLTYL
Et pourquoi que les murs sont si clairs?... Est-ce qu'ils sont en sucre ou en pierres précieuses?...
LA FÉE
Toutes les pierres sont pareilles, toutes les pierres sont précieuses : mais l'homme n'en voit que quelques-unes...
Pendant qu 'ils parlent ainsi, la féerie continue et se complète.
Les âmes des Pains-de-quatre-liwes, sous la forme de bonshommes en maillots couleur croûte-de-pain, ahuris et poudrés de farine, se dépêtrent de la huche et gambadent autour de la table où ils [260] sont rejoints par le Feu, qui, sorti de l'âtre en maillot soufre et vermillon, les poursuit en se tordant de rire.
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est que ces vilains bonshommes?...
LA FÉE
Rien de grave ; ce sont les âmes des Pains-de-quatre-livres qui pro-fitent du règne de la vérité pour sortir de la huche où elles se trouvaient à l'étroit...
TYLTYL
Et le grand diable rouge qui sent mauvais?...
LA FÉE
Chut!... Ne parle pas trop haut, c'est le Feu... Il a mauvais caractère.
Ce dialogue n'a pas interrompu la féerie. Le Chien et la Chatte, couchés en rond au pied de l'armoire, poussant simultanément un grand cri, disparaissent dans une trappe, et à leur place surgissent deux personnages, dont l'un parte un masque de bouledogue, et l'autre une tête de chatte. Aussitôt, le petit homme au masque de bouledogue - que nous appellerons dorénavant le
Chien - se précipite sur Tyltyl qu'il embrasse violemment et accable de bruyantes et impétueuses caresses, cependant que la petite femme au masque de chatte - que nous appellerons plus simplement la Chatte - se donne un coup de peigne, se lave les mains et se lisse la moustache, avant de s'approcher de Mytyl.
LE CHIEN, hurlant, sautant, bousculant tout, insupportable
Mon petit dieu!... Bonjour! bonjour, mon petit dieu!... Enfin, enfin, on peut parler ! J'avais tant de choses à te dire !... J'avais beau aboyer et remuer la queue !... Tu ne comprenais pas !... Mais maintenant!... Bonjour! bonjour!... Je t'aime !...Je t'aime !... Veux-tu que je fasse quelque chose d'étonnant?... Veux-tu que je fasse le beau?... Veux-tu que je marche sur les mains ou que je danse à la corde?...
TYLTYL, a la Fée
Qu'est-ce que c'est que ce monsieur à tête de chien?... [261]
LA FÉE
Mais tu ne vois donc pas?... C'est l'âme de Tylô que tu as délivrée...
LA CHATTE, s'approchant de Mytyl et lui tendant la main, cérémonieusement, avec circonspection
Bonjour, mademoiselle... Que vous êtes jolie ce matin!...
MYTYL
Bonjour, madame... A la Fée. Qui est-ce?...
LA FÉE
C'est facile à voir; c'est l'âme de Tylette qui te tend la main... Embrasse-la...
LE CHIEN, bousculant la Chatte
Moi aussi!... J'embrasse le petit dieu!... J'embrasse la petite fille!... J'embrasse tout le monde!... Chic!... On va s'amuser!... Je vais faire peur à Tylette!... Hou! hou! hou!...
LA CHATTE
Monsieur, je ne vous connais pas...
LA FÉE, menaçant le Chien de sa baguette
Toi, tu vas te tenir bien tranquille; sinon tu rentreras dans le silence, jusqu'à la fin des temps...
Cependant la féerie a poursuivi son cours: le rouet s'est mis à tourner vertigineusement dans son coin en filant de splendides rayons de lumière; la fontaine, dans l'autre angle, se prend à chanter d'une voix suraiguë et, se transformant en fontaine lumineuse, inonde l'évier de nappes de perles et d'émeraudes, à travers lesquelles s'élance l'âme de l'Eau, pareille à une jeune fille ruisselante, échevelée, pleurarde, qui va incontinent se battre avec le Feu.
TYLTYL
Et la dame mouillée ?... [262]
LA FÉE
N'aie pas peur, c'est l'Eau qui sort du robinet...
Le pot-au-lait se renverse, tombe de la table, se brise sur le sol; et du lait répandu s'élève une grande forme blanche et pudibonde qui semble avoir peur de tout.
TYLTYL
Et la dame en chemise qui a peur?...
LA FÉE
C'est le Lait qui a cassé son pot...
Le Pain-de-sucre posé au pied de l'armoire grandit, s'élargit et crève son enveloppe de papier d'au émerge un être doucereux, et papelard, vêtu d'une souquenille mi-partie de blanc et de bleu, qui, souriant béatement, s'avance vers Mytyl.
MYTYL, avec inquiétude
Que veut-il?...
LA FÉE
Mais c'est l'âme du Sucre!...
MYTYL, rassurée
Est-ce qu'il a des sucres d'orge?...
LA FÉE
Mais il n'a que ça dans ses poches, et chacun de ses doigts en est un...
La lampe tombe de la table, et aussitôt tombée, sa flamme se redresse et se transforme en une lumineuse vierge d'une incomparable beauté. Elle est vêtue de longs voiles transparents et
éblouissants, et se tient immobile en une sorte d'extase.
TYLTYL
C'est la Reine !
MYTYL
C'est la Sainte Vierge !... [263]
LA FÉE
Non, mes enfants, c'est la Lumière...
Cependant, ks casseroles, sur les rayons, tournent comme des toupies hollandaises, l'armoire à linge claque ses battants et commence un magnifique déroulement d'étoffés couleur de lune et de soleil, auquel se mêlent, non moins spendides, des chiffons et des guenilles qui descendent l'échelle du grenier. Mais voici que trois coups assez, rudes sont frappés à la porte de droite.
TYLTYL, effrayé
C'est papa!... Il nous a entendus!...
LA FÉE
Tourne le Diamant!... De gauche à droite!... Tyltyl tourne violemment le Diamant. Pas si vite !... Mon Dieu ! Il est trop tard !... Tu l'as tourné trop brusquement. Ils n'auront pas le temps de reprendre leur place, et nous aurons bien des ennuis... La Fée redevient vieille femme, ks murs de la cabane éteignent leurs splendeurs, les Heures rentrent dans l'horloge, le rouet s'arrête, etc. Mais dans la hâte et le désarroi général, tandis que le Feu court follement autour de la pièce, à la recherche de la cheminée, un des Pains-de-quatre-livres, qui n'a pu retrouver place dans la huche, éclate en sanglots tout en poussant des rugissements d'épouvanté. Qu'y a-t-il?...
LE PAIN, tout en larmes
II n'y a plus de place dans la huche !...
LA FÉE, se penchant sur la huche
Mais si, mais si... Poussant les autres pains qui ont repris leur place primitive. Voyons, vite, rangez-vous...
On heurte encore à la porte.
LE PAIN, éperdu, s'efforçant vainement d'entrer dans la huche
II n'y a pas moyen!... Il me mangera le premier!...
LE CHIEN, gambadant autour de Tyltyl
Mon petit dieu!... Je suis encore ici!... Je puis encore parler! Je puis encore t'embrasser!... Encore! encore! encore!... [264]
LA FÉE
Comment, toi aussi?... Tu es encore là?...
LE CHIEN
J'ai de la veine... Je n'ai pas pu rentrer dans le silence; la trappe s'est refermée trop vite...
LA CHATTE
La mienne aussi... Que va-t-il arriver?... Est-ce que c'est dangereux?
LA FÉE
Mon Dieu, je dois vous dire la vérité : tous ceux qui accompagneront les deux enfants, mourront à la fin du voyage...
LA CHATTE
Et ceux qui ne les accompagneront pas?...
LA FÉE
Ils survivront quelques minutes...
LA CHATTE, au Chien
Viens, rentrons dans la trappe...
LE CHIEN
Non, non!... Je ne veux pas!... Je veux accompagner le petit dieu!... Je veux lui parler tout le temps!...
LA CHATTE
Imbécile!...
On heurte encore à la porte.
LE PAIN, pleurant à chaudes larmes
Je ne veux pas mourir à la fin du voyage !... Je veux rentrer tout de suite dans ma huche!... [265]
LE FEU, qui n'a cessé de parcourir vertigineusement la pièce en poussant des sifflements d'angoisse
Je ne trouve plus ma cheminée !...
L'EAU, qui tente vainement de rentrer dans le robinet
Je ne peux plus rentrer dans le robinet!...
LE SUCRE, qui s'agite autour de son enveloppe de papier
J'ai crevé mon papier d'emballage!...
LE LAIT, lymphatique et pudibond
On a cassé mon petit pot!...
LA FÉE
Sont-ils bêtes, mon Dieu!... Sont-ils bêtes et poltrons!... Vous aimeriez donc mieux continuer de vivre dans vos vilaines boîtes, dans vos trappes et dans vos robinets que d'accompagner les enfants qui vont chercher l'Oiseau?...
TOUS, a l'exception du Chien et de la Lumière
Oui ! oui ! Tout de suite !... Mon robinet!... Ma huche !... Ma cheminée!... Ma trappe!...
LA FÉE, a la Lumière qui regarde rêveusement les débris de sa lampe
Et toi, la Lumière, qu'en dis-tu?...
LA LUMIÈRE
J'accompagnerai les enfants...
LE CHIEN, hurlant de joie
Moi aussi! moi aussi!...
LA FÉE
Voilà qui est des mieux. Du reste, il est trop tard pour reculer; vous n'avez plus le choix, vous sortirez tous avec nous... Mais toi, le Feu, ne t'approche de personne, toi, le Chien, ne taquine pas la Chatte, et toi, l'Eau, tiens-toi droite et tâche de ne pas couler partout!... [266]
Des coups violents sont encore frappés à la porte de droite.
TYLTYL, écoutant
C'est encore papa!... Cette fois, il se lève, je l'entends marcher...
LA FÉE
Sortons par la fenêtre... Vous viendrez tous chez moi, où j'habillerai convenablement les animaux et les phénomènes... Au Pain. Toi, le Pain, prends la cage dans laquelle on mettra l'Oiseau bleu... Tu en auras la garde... Vite, vite, ne perdons pas de temps...
La fenêtre s'allonge brusquement, comme une porte. Ils sortent tous, après quoi la fenêtre reprend sa forme primitive et se referme innocemment. La chambre est redevenue obscure, et les deux petits lits sont plongés dans l'ombre. La porte à droite s'entrouvre, et dans l'entrebâillement paraissent les têtes du Père et de la Mère Tyl.
LE PÈRE TYL
Ce n'était rien... C'est le grillon qui chante...
LA MÈRE TYL
Tu les vois?...
LE PÈRE TYL
Bien sûr... Ils dorment tranquillement...
LA MÈRE TYL
Je les entends respirer...
La porte se referme. [267]
Chez la Fée
Un magnifique vestibule dans le palais de la Fée Bérylune. Colonnes de marbre clair à chapiteaux d'or et d'argent, escaliers, portiques, balustrades, etc.
Entrent au fond, à droite, somptueusement habillés, la Chatte, le Sucre et le Feu. Ils sortent d'un appartement d'où émergent des rayons de lumière, c'est la garderobe de la Fée. La Chatte a jeté une gaze légère sur son maillot de soie noire, le Sucre a revêtu une robe de soie, mi-partie de blanc et de bleu tendre, et le Feu, coiffé d'aigrettes multicolores, un long manteau cramoisi doublé d'or. Us traversent toute la salle et descendent au premier plan, à droite, où la Chatte les réunit sous un portique.
LA CHATTE
Par ici. Je connais tous les détours de ce palais... La Fée Bérylune l'a hérité de Barbe-Bleue... Pendant que les enfants et la Lumière rendent visite à la petite fille de la Fée, profitons de notre dernière minute de liberté... Je vous ai fait venir ici, afin de vous entretenir de la situation qui nous est faite... Sommes-nous tous présents?...
LE SUCRE
Voici le Chien qui sort de la garderobe de la Fée...
LE FEU
Comment diable s'est-il habillé?...
LA CHATTE
II a pris la livrée d'un des laquais du carrosse de Cendrillon... C'est bien ce qu'il lui fallait... Il a une âme de valet... Mais dissimuions-nous [268] derrière la balustrade... Je m'en méfie étrangement... Il vaudrait mieux qu'il n'entende pas ce que j'ai à vous dire...
LE SUCRE
C'est inutile... Il nous a éventés... Tiens, voilà l'Eau qui sort en même temps de la garderobe... Dieu! qu'elle est belle!...
Le Chien et l'Eau rejoignent le premier groupe.
LE CHIEN, gambadant
Voilà ! voilà !... Sommes-nous beaux ! Regardez donc ces dentelles, et puis ces broderies!... C'est de l'or et du vrai!...
LA CHATTE, a l'Eau
C'est la robe « couleur-du-temps » de Peau d'Âne?... Il me semble que je la connais...
L'EAU
Oui, c'est encore ce qui m'allait le mieux...
LE FEU, entre les dents
Elle n'a pas son parapluie...
L'EAU
Vous dites?...
LE FEU
Rien, rien...
L'EAU
Je croyais que vous parliez d'un gros nez rouge que j'ai vu l'autre jour...
LA CHATTE
Voyons, ne nous querellons pas, nous avons mieux à faire... Nous n'attendons plus que le Pain: où est-il?...
LE CHIEN
II n'en finissait pas de faire de l'embarras pour choisir son costume... [269]
LE FEU
C'est bien la peine, quand on a l'air idiot et qu'on porte un gros ventre...
LE CHIEN
Finalement, il s'est décidé pour une robe turque, ornée de pierreries, un cimeterre et un turban...
LA CHATTE
Le voilà!... Il a mis la plus belle robe de Barbe-Bleue...
Entre le Pain, dans le costume qu 'on vient de décrire. La robe de soie est péniblement croisée sur son énorme ventre. Il tient d'une main la garde du cimeterre passé dans sa ceinture et de l'autre la cage destinée à l'Oiseau bleu.
LE PAIN, se dandinant vaniteusement
Eh bien?... Comment me trouvez-vous?...
LE CHIEN, gambadant autour du Pain
Qu'il est beau! qu'il est bête! qu'il est beau! qu'il est beau!...
LA CHATTE, au Pain
Les enfants sont-ils habillés?...
LE PAIN
Oui, Monsieur Tyltyl a pris la veste rouge, les bas blancs et la culotte bleue du Petit Poucet; quant à Mademoiselle Mytyl, elle a la robe de Grethel et les pantoufles de Cendrillon... Mais la grande affaire, c'a été d'habiller la Lumière!...
LA CHATTE
Pourquoi?...
LE PAIN
La Fée la trouvait si belle qu'elle ne voulait pas l'habiller du tout!... Alors j'ai protesté au nom de notre dignité d'éléments essentiels, et éminemment respectables; et j'ai fini par déclarer que, dans ces conditions, je refusais de sortir avec elle... [270]
LE FEU
II fallait lui acheter un abatjour!...
LA CHATTE
Et la Fée, qu'a-t-elle répondu?...
LE PAIN
Elle m'a donné quelques coups de bâton sur la tête et le ventre...
LA CHATTE
Et alors?...
LE PAIN
Je fus promptement convaincu, mais au dernier moment, la Lumière s'est décidée pour la robe « couleur-de-lune » qui se trouvait au fond du coffre aux trésors de Peau d'Ane...
LA CHATTE
Voyons, c'est assez bavardé, le temps presse... Il s'agit de notre avenir... Vous l'avez entendu, la Fée vient de le dire, la fin de ce voyage marquera, en même temps, la fin de notre vie... Il s'agit donc de le prolonger autant que possible et par tous les moyens possibles... Mais il y a encore autre chose; il faut que nous pensions au sort de notre race et à la destinée de nos enfants...
LE PAIN
Bravo! bravo!... La Chatte a raison!...
LA CHATTE
Écoutez-moi... Nous tous ici présents, animaux, choses et éléments, nous possédons une âme que l'homme ne connaît pas encore. C'est pourquoi nous gardons un reste d'indépendance; mais, s'il trouve l'Oiseau bleu, il saura tout, il verra tout, et nous serons complètement à sa merci... C'est ce que vient de m'apprendre ma vieille amie la Nuit, qui est en même temps la gardienne des mystères de la Vie... Il est donc de notre intérêt d'empêcher à tout prix qu'on ne trouve cet oiseau, fallût-il aller jusqu'à mettre en péril la vie même des enfants... [271]
LE CHIEN, indigné
Que dit-elle, celle-là!... Répète un peu que j'entende bien ce que c'est?
LE PAIN
Silence!... Vous n'avez pas la parole!... Je préside l'assemblée...
LE FEU
Qui vous a nommé président?...
L'EAU, au Feu
Silence!... De quoi vous mêlez-vous?...
LE FEU
Je me mêle de ce qu'il faut... Je n'ai pas d'observations à recevoir de vous...
LE SUCRE, conciliant
Permettez... Ne nous querellons point... L'heure est grave... Il s'agit avant tout de s'entendre sur les mesures à prendre....
LE PAIN
Je partage entièrement l'avis du Sucre et de la Chatte...
LE CHIEN
C'est idiot!... Il y a l'Homme, voilà tout!... Il faut lui obéir et faire tout ce qu'il veut!... Il n'y a que ça de vrai... Je ne connais que lui!... Vive l'Homme!... À la vie, à la mort, tout pour l'Homme!... l'Homme est dieu!...
LE PAIN
Je partage entièrement l'avis du Chien.
LA CHATTE, au Chien
Mais on donne ses raisons...
LE CHIEN
II n'y a pas de raisons!... J'aime l'Homme, ça suffit!... Si vous [272] faites quelque chose contre lui, je vous étranglerai d'abord et j'irai tout lui révéler...
LE SUCRE, intervenant avec douceur
Permettez... N'aigrissons pas la discussion... D'un certain point de vue, vous avez raison, l'un et l'autre... Il y a le pour et le contre...
LE PAIN
Je partage entièrement l'avis du Sucre!...
LA CHATTE
Est-ce que tous ici, l'Eau, le Feu, et vous-mêmes le Pain et le Chien, nous ne sommes pas victimes d'une tyrannie sans nom?... Rappelez-vous le temps où, avant la venue du despote, nous errions librement sur la face de la Terre... L'Eau et le Feu étaient les seuls maîtres du monde; et voyez ce qu'ils sont devenus!... Quant à nous, les chétifs descendants des grands fauves... Attention!... N'ayons l'air de rien... Je vois s'avancer la Fée et la Lumière... La Lumière s'est mise du parti de l'Homme; c'est notre pire ennemie... Les voici...
Entrent à droite, la Fée et la Lumière, suivies de Tyltyl et de Mytyl
LA FÉE
Eh bien?... Qu'est-ce que c'est?... Que faites-vous dans ce coin?... Vous avez l'air de conspirer... Il est temps de se mettre en route... Je viens de décider que la Lumière sera votre chef... Vous lui obéirez tous comme à moi-même et je lui confie ma baguette... Les enfants visiteront ce soir leurs grands-parents qui sont morts... Vous ne les accompagnerez pas, par discrétion... Ils passeront la soirée au sein de leur famille décédée... Pendant ce temps, vous préparerez tout ce qu'il faut pour l'étape de demain, qui sera longue... Allons, debout, en route et chacun à son poste !...
LA CHATTE, hypocritement
C'est tout juste ce que je leur disais, Madame la Fée... Je les exhortais à remplir consciencieusement et courageusement tout leur devoir; malheureusement, le Chien qui ne cessait de m'interrompre... [273]
LE CHIEN
Que dit-elle?... Attends un peu!...
Il va bondir sur la Chatte, mais Tyltyl, qui a prévenu son mouvement, l'arrête d'un geste menaçant.
TYLTYL
À bas, Tylô... Prends garde; et s'il l'arrivé encore une seule fois de...
LE CHIEN
Mon petit dieu, tu ne sais pas, c'est elle qui...
TYLTYL, le menaçant
Tais-toi!...
LA FÉE
Voyons, finissons-en... Que le Pain, ce soir, remette la cage à Tyltyl... Il est possible que l'Oiseau bleu se cache dans le Passé, chez les grands-parents... En tout cas, c'est une chance qu'il convient de ne point négliger... Eh bien, le Pain, cette cage?...
LE PAIN, solennel
Un instant, s'il vous plaît, Madame la Fée... Comme un orateur qui prend la parole. Vous tous, soyez témoins que cette cage d'argent qui me fut confiée par...
LA FÉE, l'interrompant
Assez!... Pas de phrases... Nous sortirons par là, tandis que les enfants sortiront par ici...
TYLTYL, assez inquiet
Nous sortirons tous seuls?...
MYTYL
J'ai faim!...
TYLTYL
Moi aussi!... [274]
LA FÉE, au Pain
Ouvre ta robe turque et donne-leur une tranche de ton bon ventre...
Le Pain ouvre sa robe, tire son cimeterre et coupe, à même son gros ventre, deux tartines qu'il offre aux enfants.
LE SUCRE, s'approchant des enfants
Permettez-moi de vous offrir en même temps quelques sucres d'orge...
U casse un à un ks cinq doigts de sa main gauche et ks leur présente.
MYTYL
Qu'est-ce qu'il fait?... Il casse tous ses doigts...
LE SUCRE, engageant
Goûtez-les, ils sont excellents... C'est de vrais sucres d'orge...
MYTYL, suçant un des doigts
Dieu qu'il est bon!... Est-ce que tu en as beaucoup?...
LE SUCRE, modeste
Mais oui, tant que je veux...
MYTYL
Est-ce que ça te fait bien mal quand tu les casses ainsi?...
LE SUCRE
Pas du tout... Au contraire; c'est très avantageux, ils repoussent tout de suite, et de cette façon, j'ai toujours des doigts propres et neufs...
LA FÉE
Voyons, mes enfants, ne mangez pas trop de sucre. N'oubliez pas que vous souperez tout à l'heure chez vos grands-parents...
TYLTYL
Ils sont ici?... [275]
LA FÉE
Vous allez les voir à l'instant...
TYLTYL
Comment les verrons-nous, puisqu'ils sont morts?...
LA FÉE
Comment seraient-ils morts puisqu'ils vivent dans votre souvenir?... Les hommes ne savent pas ce secret parce qu'ils savent bien peu de chose ; au lieu que toi, grâce au Diamant, tu vas voir que les morts dont on se souvient vivent aussi heureux que s'ils n'étaient point morts...
TYLTYL
La Lumière vient avec nous?...
LA LUMIÈRE
Non, il est plus convenable que cela se passe en famille... J'attendrais ici près pour ne point paraître indiscrète... Ils ne m'ont pas invitée.
TYLTYL
Par où faut-il aller?...
LA FÉE
Par là... Vous êtes au seuil du «pays du Souvenir». Dès que tu auras tourné le Diamant, tu verras un gros arbre muni d'un écriteau, qui te montrera que tu es arrivé... Mais n'oubliez pas que vous devez être rentrés tous les deux à neuf heures moins le quart... C'est extrêmement important... Surtout soyez exacts, car tout serait perdu si vous vous mettiez en retard... A bientôt... Appelant la Chatte, le Chien, la Lumière, etc. Par ici... Et les petits par là...
Elle sort à droite avec la Lumière, les Animaux, etc., tandis que les enfants sortent à gauche. [276]
Le pays du Souvenir
Un épais brouillard d'où émerge, à droite, au tout premier plan, le tronc d'un gros chêne muni d'un écriteau. Clarté laiteuse, diffuse, impénétrable.
Tyltyl et Mytyl se trouvent au pied du chêne.
TYLTYL
Voici l'arbre!...
MYTYL
II y a l'écriteau!...
TYLTYL
Je ne peux pas lire... Attends, je vais monter sur cette racine... C'est bien ça... C'est écrit: «Pays du Souvenir».
MYTYL
C'est ici qu'il commence?...
TYLTYL
Oui, il y a une flèche...
MYTYL
Eh bien, où qu'ils sont, bon-papa et bonne-maman ?
TYLTYL
Derrière le brouillard... Nous allons voir...
MYTYL
Je ne vois rien du tout!... Je ne vois plus mes pieds ni mes mains... Pleurnichant. J'ai froid !... Je ne veux plus voyager... Je veux rentrer à la maison...
TYLTYL
Voyons, ne pleure pas tout le temps, comme l'Eau... T'es pas honteuse?... [277] Une grande petite fille!... Regarde, le brouillard se lève déjà... Nous allons voir ce qu'il y a dedans-
En effet, la brume s'est mise en mouvement; elle s'allège, s'éclaire, se disperse, s'évapore. Bientôt, dans une lumière de plus en plus transparente, on découvre, sous une voûte de verdure, une riante maisonnette de paysan, couverte de plantes grimpantes. Les fenêtres et la porte sont ouvertes. On voit des ruches d'abeilles sous un auvent, des pots de fleurs sur l'appui des croisées, une cage où dort un merle, etc. Près de la porte un banc, sur lequel sont assis, profondément endormis, un vieux paysan et sa femme, c'est-à-dire le grand-père et la grand-mère de Tyltyl.
TYLTYL, les reconnaissant tout à coup
C'est bon-papa et bonne-maman!...
MYTYL, battant des mains
Oui! oui!... C'est eux!... C'est eux!...
TYLTYL, encore un peu méfiant
Attention!... On ne sait pas encore s'ils remuent... Restons derrière l'arbre...
Grand-maman Tyl ouvre ks yeux, lève la tête, s'étire, pousse un soupir, regarde grand-papa Tyl qui lui aussi sort lentement de son sommeil.
GRAND-MAMAN TYL
J'ai idée que nos petits-enfants qui sont encore en vie nous vont venir voir aujourd'hui...
GRAND-PAPA TYL
Bien sûr, ils pensent à nous; car je me sens tout chose et j'ai des fourmis dans les jambes...
GRAND-MAMAN TYL
Je crois qu'ils sont tout proches, car des larmes de joie dansent devant mes yeux...
GRAND-PAPA TYL
Non, non ; ils sont fort loin... Je me sens encore faible... [278]
GRAND-MAMAN TYL
Je te dis qu'ils sont là; j'ai déjà toute ma force...
TYLTYL et MYTYL, se précipitant de derrière le chêne
Nous voilà!... Nous voilà!... Bon-papa, bonne-maman!... C'est nous!... C'est nous!...
GRAND-PAPA TYL
Là!... Tu vois?... Qu'est-ce que je disais?... J'étais sûr qu'ils viendraient aujourd'hui...
GRAND-MAMAN TYL
Tyltyl!... Mytyl!... C'est toi!... C'est elle!... C'est eux!... S'efforçant de courir audevant d'eux. Je ne peux pas courir!... J'ai toujours mes rhumatismes !
GRAND-PAPA TYL, accourant de même en clopinant
Moi non plus... Rapport à ma jambe de bois qui remplace toujours celle que j'ai cassée en tombant du gros chêne...
Les grands-parents et les enfants s'embrassent follement.
GRAND-MAMAN TYL
Que tu es grandi et forci, mon Tyltyl!...
GRAND-PAPA TYL, caressant les cheveux de Mytyl
Et Mytyl!... Regarde donc!... Les beaux cheveux, les beaux yeux!... Et puis, ce qu'elle sent bon!...
GRAND-MAMAN TYL
Embrassons-nous encore!... Venez sur mes genoux...
GRAND-PAPA TYL
Et moi, je n'aurai rien ?...
GRAND-MAMAN TYL
Non, non... A moi d'abord... Comment vont Papa et Maman Tyl?... [279]
TYLTYL
Fort bien, bonne-maman... Ils dormaient quand nous sommes sortis...
GRAND-MAMAN TYL, les contemplant et ks accablant de caresses
Mon Dieu, qu'ils sont jolis et bien débarbouillés!... C'est maman qui t'a débarbouillé?... Et tes bas ne sont pas troués!... C'est moi qui les reprisais autrefois. Pourquoi ne venez-vous pas nous voir plus souvent?... Cela nous fait tant de plaisir!... Voilà des mois et des mois que vous nous oubliez et que nous ne voyons plus personne...
TYLTYL
Nous ne pouvions pas, bonne-maman; et c'est grâce à la Fée qu'aujourd'hui...
GRAND-MAMAN TYL
Nous sommes toujours là, à attendre une petite visite de ceux qui vivent... Ils viennent si rarement!... La dernière fois que vous êtes venus, voyons, c'était quand donc?... C'était à la Toussaint, quand la cloche de l'église a tinté...
TYLTYL
À la Toussaint?... Nous ne sommes pas sortis ce jour-là, car nous étions fort enrhumés...
GRAND-MAMAN TYL
Non, mais vous avez pensé à nous...
TYLTYL
Oui...
GRAND-MAMAN TYL
Eh bien, chaque fois que vous pensez à nous, nous nous réveillons et nous vous revoyons...
TYLTYL
Comment, il suffit que... [280]
GRAND-MAMAN TYL
Mais voyons, tu sais bien...
TYLTYL
Mais non, je ne sais pas...
GRAND-MAMAN TYL, a Grand-papa Tyl
C'est étonnant, là-haut... Ils ne savent pas encore... Ils n'apprennent donc rien ?...
GRAND-PAPA TYL
C'est comme de notre temps... Les Vivants sont si bêtes quand ils parlent des Autres...
TYLTYL
Vous dormez tout le temps?...
GRAND-PAPA TYL
Oui, nous dormons pas mal, en attendant qu'une pensée des Vivants nous reveille... Ah ! c'est bien bon de dormir, quand la vie est finie... Mais il est agréable aussi de s'éveiller de temps en temps...
TYLTYL
Alors, vous n'êtes pas morts pour de vrai?...
GRAND-PAPA TYL, sursautant
Que dis-tu?... Qu'est-ce qu'il dit?... Voilà qu'il emploie des mots que nous ne comprenons plus... Est-ce que c'est un mot nouveau, une invention nouvelle?...
TYLTYL
Le mot «mort»?...
GRAND-PAPA TYL
Oui; c'était ce mot-là... Qu'est-ce que ça veut dire?...
TYLTYL
Mais ça veut dire qu'on ne vit plus... [281]
GRAND-PAPA TYL
Sont-ils bêtes, là-haut l...
TYLTYL
Est-ce qu'on est bien ici?...
GRAND-PAPA TYL
Mais oui; pas mal, pas mal; et même si l'on priait encore...
TYLTYL
Papa m'a dit qu'il ne faut plus prier...
GRAND-PAPA TYL
Mais si, mais si... Prier c'est se souvenir...
GRAND-MAMAN TYL
Oui, oui, tout irait bien, si seulement vous veniez nous voir plus souvent... Te rappelles-tu, Tyltyl?... La dernière fois, j'avais fait une belle tarte aux pommes... Tu en as mangé tant et tant que tu t'es fait du mal...
TYLTYL
Mais je n'ai pas mangé de tarte aux pommes depuis l'année dernière... Il n'y a pas eu de pommes cette année...
GRAND-MAMAN TYL
Ne dis pas de bêtises... Ici il y en a toujours...
TYLTYL
Ce n'est pas la même chose...
GRAND-MAMAN TYL
Comment? Ce n'est pas la même chose?... Mais tout est la même chose puisqu'on peut s'embrasser... [283]
GRAND-MAMAN TYL
Tu vois bien... Dès que l'on pense à lui...
TYLTYL, remarquant avec stupéfaction que k merk est parfaitement bku
Mais il est bleu!... Mais c'est lui, l'Oiseau bleu que je dois rapporter à la Fée!... Et vous ne disiez pas que vous l'aviez ici! Oh! qu'il est bleu, bleu, bleu, comme une bille de verre bleu!... Suppliant. Bon-papa, bonne-maman, voulez-vous me le donner?...
GRAND-PAPA TYL
Bien oui, peut-être bien... Qu'en penses-tu, maman Tyl?...
GRAND-MAMAN TYL
Bien sûr, bien sûr... À quoi qu'il sert ici... Il ne fait que dormir... On ne l'entend jamais...
TYLTYL
Je vais le mettre dans ma cage... Tiens, où est-elle, ma cage?... Ah! c'est vrai, je l'ai oubliée derrière le gros arbre... Il court à l'arbre, rapporte la cage et y enferme le merk. Alors, vrai, vous me le donnez pour de vrai?... C'est la Fée qui sera contente!... Et la Lumière donc!...
GRAND-PAPA TYL
Tu sais, je n'en réponds pas, de l'oiseau... Je crains bien qu'il ne puisse plus s'habituer à la vie agitée de là-haut, et qu'il ne revienne ici par le premier bon vent... Enfin, on verra bien... Laisse-le là, pour l'instant, et viens donc voir la vache...
TYLTYL, remarquant ks ruches
Et les abeilles, dis, comment vont-elles?...
GRAND-PAPA TYL
Mais elles ne vont pas mal... Elles ne vivent plus non plus, comme vous dites là-bas; mais elles travaillent ferme... [284]
TYLTYL, s'approchant des ruches
Oh oui!... Ça sent le miel!... Les ruches doivent être lourdes!... Toutes les fleurs sont si belles!... Et mes petites sœurs qui sont mortes, sont-elles ici aussi?...
MYTYL
Et mes trois petits frères qu'on avait enterrés, où sont-ils?...
A ces mots, sept petits enfants de tailles inégales, en flûte de
Pan, sortent un à un de la maison.
GRAND-MAMAN TYL
Les voici, les voici!... Aussitôt qu'on y pense, aussitôt qu'on en parle, ils sont là, les gaillards!...
Tyltyl et Mytyl courent au-devant des enfants. On se bouscule, on s'embrasse, on danse, on tourbillonne, on pousse des cris de joie.
TYLTYL
Tiens, Pierrot!... Ils se prennent aux cheveux. Ah! nous allons nous battre encore comme dans le temps... Et Robert!... Bonjour Jean!... Tu n'as plus ta toupie?... Madeleine et Pierrette, Pauline et puis Riquette...
MYTYL
Oh! Riquette, Riquette!... Elle marche encore à quatre pattes!...
GRAND-MAMAN TYL
Oui, elle ne grandit plus...
TYLTYL, remarquant le petit chien qui jappe autour d'eux
Voilà Kiki dont j'ai coupé la queue avec les ciseaux de Pauline... Il n'a pas changé non plus...
GRAND-PAPA TYL, sentencieux
Non, rien ne change ici...
TYLTYL
Et Pauline a toujours son bouton sur le nez!... [285]
GRAND-MAMAN TYL ; Oui, il ne s'en va pas; il n'y a rien à faire...
TYLTYL
Oh! qu'ils ont bonne mine, qu'ils sont gras et luisants!... Qu'ils ont de belles joues !... Ils ont l'air bien nourris...
GRAND-MAMAN TYL
Ils se portent bien mieux depuis qu'ils ne vivent plus II n'y a plus rien à craindre, on n-est jamais malade, on n'a plus d'inquiétudes...
Dans la maison, l'horloge sonne huit heures.
GRAND-MAMAN TYL, stupéfaite
Qu'est-ce que c'est?...
GRAND-PAPA TYL
Ma foi, je ne sais pas... Ce doit être l'horloge...
GRAND-MAMAN TYL
Ce n'est pas possible... Elle ne sonne jamais...
GRAND-PAPA TYL
Parce que nous ne pensons plus à l'heure... Quelqu'un a-t-il pense a 1 heure?...
TYLTYL
Oui, c'est moi... Quelle heure est-il ?...
GRAND-PAPA TYL
Ma foi, je ne sais plus... J'ai perdu l'habitude... Elle a sonné huit coups, ce doit être ce que, là-haut, ils appellent huit heures.
TYLTYL
La Lumière m'attend à neuf heures moins le quart... C'est à cause de la Fée... C'est extrêmement important... Je me sauve... [286]
GRAND-MAMAN TYL
Vous n'allez pas nous quitter ainsi au moment du souper!... Vite, vite, dressons la table devant la porte... J'ai justement une excellente soupe aux choux et une belle tarte aux prunes...
On sort la table, on la dresse devant la parte, on apporte ks plats, les assiettes, etc. Tous y aident.
TYLTYL
Ma foi, puisque j'ai l'Oiseau bleu... Et puis la soupe aux choux, il y a si longtemps!... Depuis que je voyage... On n'a pas ça dans les hôtels...
GRAND-MAMAN TYL
Voilà!... C'est déjà fait... À table, les enfants... Si vous êtes pressés, ne perdons pas de temps...
On a allumé la lampe et servi la soupe. Les grands-parents et les enfants s'assoient autour du repas du soir, parmi des bousculades, des bourrades, des cris et des rires de joie.
TYLTYL, mangeant gloutonnement
Qu'elle est bonne!... Mon Dieu, qu'elle est donc bonne!... J'en veux encore! encore!...
Il brandit sa cuiller de bois et en frappe bruyamment son assiette.
GRAND-PAPA TYL
Voyons, voyons, un peu de calme... Tu es toujours aussi mal élevé; et tu vas casser ton assiette...
TYLTYL, se dressant à demi sur son escabeik
J'en veux encore, encore!...
Il atteint et attire à soi la soupière qui se renverse et se répand sur la table, et de là sur les genoux des convives. Cris et hurlements d'échaudés.
GRAND-MAMAN TYL
Tu vois!... Je te l'avais bien dit... [287]
GRAND-PAPA TYL, donnant à Tyltyl une gifle retentissante
Voilà pour toi!...
TYLTYL, un instant déconcerté, mettant ensuite la main sur la joue, avec ravissement
Oh ! oui, c'était comme ça, les claques que tu donnais quand tu étais vivant... Bon-papa, qu'elle est bonne et que ça fait du bien!... Il faut que je t'embrasse!...
GRAND-PAPA TYL
Bon, bon ; il y en a encore si ça te fait plaisir...
La demie de huit heures sonne à l'horloge.
TYLTYL, sursautant
Huit heures et demi !... Il jette sa cuiller. Mytyl, nous n'avons que le temps!...
GRAND-MAMAN TYL
Voyons!... Encore quelques minutes!... Le feu n'est pas à la maison... On se voit si rarement...
TYLTYL
Non, ce n'est pas possible... La Lumière est si bonne... Et je lui ai promis... Allons, Mytyl, allons!...
GRAND-PAPA TYL
Dieu, que les Vivants sont donc contrariants avec toutes leurs affaires et leurs agitations!...
TYLTYL, prenant sa cage et embrassant tout k monde en hâte et à la ronde
Adieu, bon-papa... Adieu, bonne-maman... Adieu, frères, sœurs, Pierrot, Robert, Pauline, Madeleine, Riquette, et toi aussi KikiL.Je sens bien que nous ne pouvons plus rester ici... Ne pleure pas, bonne-maman, nous reviendrons souvent...
GRAND-MAMAN TYL
Revenez tous les jours!... [288]
TYLTYL
Oui, oui! nous reviendrons le plus souvent possible...
GRAND-MAMAN TYL
C'est notre seule joie, et c'est une telle fête quand votre pensée nous visite!...
GRAND-PAPA TYL
Nous n'avons pas d'autres distractions...
TYLTYL
Vite, vite!... Ma cage!... Mon oiseau!...
GRAND-PAPA TYL, lui passant la cage
Les voici!... Tu sais, je ne garantis rien; et s'il n'est pas bon teint!...
TYLTYL
Adieu! adieu!...
LES FRÈRES ET LES SŒURS TYL
Adieu, Tyltyl!... Adieu, Mytyl!... Pensez au sucre d'orge!... Adieu!... Revenez!... Revenez!...
Tous agitent des mouchoirs tandis que Tyltyl et Mytyl s'éloignent lentement. Mais déjà, durant les dernières répliques, le brouillard du début s'est graduellement reformé, et le son des voix s'est affaibli, de manière qu'à la fin de la scène, tout a disparu dans la brume et qu'au moment où le rideau baisse, Tyltyl et Mytyl se retrouvent seuls visibles sous le gros chêne.
TYLTYL
C'est par ici, Mytyl...
MYTYL
Où est la Lumière?... [289]
TYLTYL
Je ne sais pas... Regardant l'oiseau dans la cage. Tiens! l'oiseau n'est plus bleu!... Il est devenu noir!...
MYTYL
Donne-moi la main, petit frère... J'ai bien peur et bien froid... [290]
Le palais de la Nuit
Une vaste et prodigieuse salle d'une magnificence austère, rigide, métallique et sépulcrale, donnant l'impression d'un temple grec ou égyptien, dont les colonnes, les architraves, les dalles, les ornements seraient de marbre noir, d'or et d'ébène. La salle est en forme de trapèze. Des degrés de basalte, qui occupent presque toute sa largeur, la divisent en trois plans successifs qui s'élèvent graduellement vers le fond. À droite et à gauche, entre les colonnes, des portes de bronze sombre. Au fond, porte d'airain monumentale. Une lumière diffuse qui semble émaner de l'éclat même du martyre et de l'ébène éclaire tout le palais.
Au lever de rideau, la Nuit, sous la figure d'une très belle femme, couverte de longs vêtements noirs, est assise sur les marches du second plan, entre deux enfants, dont l'un, presque nu, comme l'Amour, sourit dans un profond sommeil, tandis que l'autre se tient debout, immobile et voilé des pieds à la tête. - Entre, à droite, au premier plan, la Chatte.
LA NUIT
Qui va là?...
LA CHATTE, se laissant choir avec accablement sur les degrés de marbre
C'est moi, mère la Nuit... Je n'en peux plus...
LA NUIT
Qu'as-tu donc, mon enfant?... Tu es pâle, amaigrie et te voilà crottée jusqu'aux moustaches... Tu t'es encore battue dans les gouttières, sous la neige et la pluie?...
LA CHATTE
II est bien question de gouttières!... C'est de notre secret qu'il [291] s'agit!... C'est le commencement de la fin!... J'ai pu m'échapper un instant pour vous prévenir ; mais je crains bien qu'il n'y ait rien à faire...
LA NUIT
Quoi?... Qu'est-il donc arrivé?...
LA CHATTE
Je vous ai déjà parlé du petit Tyltyl, le fils du bûcheron, et du Diamant merveilleux... Eh bien, il vient ici pour vous réclamer l'Oiseau bleu...
LA NUIT
II ne le tient pas encore...
LA CHATTE
II le tiendra bientôt, si nous ne faisons pas quelque miracle... Voici ce qui se passe : la Lumière qui le guide et qui nous trahit tous car elle s'est mise entièrement du parti de l'Homme, la Lumière vient d'apprendre que l'Oiseau bleu, le vrai, le seul qui puisse vivre à la clarté du jour, se cache ici, parmi les oiseaux bleus des songes qui se nourrissent des rayons de lune et meurent dès qu'ils voient le soleil... Elle sait qu'il lui est interdit de franchir le seuil de votre palais; mais elle y envoie les enfants; et comme vous ne pouvez pas empêcher l'Homme d'ouvrir les portes de vos secrets, je ne sais trop comment tout cela finira... En tout cas, s'ils avaient le malheur de mettre la main sur le véritable Oiseau bleu, nous n'aurions plus qu'à disparaître...
LA NUIT
Seigneur, Seigneur!... En quels temps vivons-nous! Je n'ai plus une minute de repos... je ne comprends plus l'Homme, depuis quelques années. Où veut-il en venir?... Il faut donc qu'il sache tout?... Il a déjà saisi le tiers de mes Mystères, toutes mes Terreurs ont peur et n'osent plus sortir, mes Fantômes sont en fuite, la plupart de mes Maladies ne se portent pas bien...
LA CHATTE
Je sais, ma mère la Nuit, je sais, les temps sont durs, et nous [292] sommes presque seules à lutter contre l'Homme... Mais je les entends qui s'approchent... Je ne vois qu'un moyen : comme ce sont des enfants, il faut leur faire une telle peur qu'ils n'oseront pas insister ni ouvrir la grande porte du fond, derrière laquelle se trouvent les oiseaux de la Lune... Les secrets des autres cavernes suffiront à détourner leur attention ou à les terrifier...
LA NUIT, prêtant l'oreille à un bruit du dehors
Qu'est-ce que j'entends?... Ils sont donc plusieurs?
LA CHATTE
Ce n'est rien; ce sont nos amis: le Pain et le Sucre; l'Eau est indisposée et le Feu n'a pu venir, parce qu'il est parent de la Lumière... Il n'y a que le Chien qui ne soit pas pour nous; mais il n'y a jamais moyen de l'écarter...
Entrent timidement, à droite, au premier plan, Tyltyl, Mytyl, le Pain, le Sucre et k Chien.
LA CHATTE, se précipitant au-devant de Tyltyl
Par ici, par ici, mon petit maître... J'ai prévenu la Nuit qui est enchantée de vous recevoir... Il faut l'excuser, elle est un peu souffrante; c'est pourquoi elle n'a pu aller au-devant de vous...
TYLTYL
Bonjour, madame la Nuit...
LA NUIT, froissée
Bonjour? Je ne connais pas ça... Tu pourrais bien me dire ; bonne nuit, ou tout au moins: bonsoir...
TYLTYL, mortifié
Pardon, madame... Je ne savais pas... Montrant du doigt ks deux enfants. Ce sont vos deux petits garçons?... Ils sont bien gentils...
LA NUIT
Oui, voici le Sommeil...
TYLTYL
Pourquoi qu'il est si gros?... [293]
LA NUIT
C'est parce qu'il dort bien...
TYLTYL
Et l'autre qui se cache?... Pourquoi qu'il se voile la figure?... Est-ce qu'il est malade?... Comment c'est qu'il se nomme?...
LA NUIT
C'est la sœur du Sommeil... Il vaut mieux ne pas la nommer...
TYLTYL
Pourquoi?...
LA NUIT
Parce que c'est un nom qu'on n'aime pas à entendre... Mais parlons d'autre chose... La Chatte vient de me dire que vous venez ici pour chercher l'Oiseau bleu?...
TYLTYL
Oui, madame, si vous le permettez... Voulez-vous me dire où il est?...
LA NUIT
Je n'en sais rien, mon petit ami... Tout ce que je puis affirmer, c'est qu'il n'est pas ici... Je ne l'ai jamais vu...
TYLTYL
Si, si... La Lumière m'a dit qu'il est ici; et elle sait ce qu'elle dit, la Lumière... Voulez-vous me remettre vos clefs?...
LA NUIT
Mais, mon petit ami, tu comprends bien que je ne puis donner ainsi mes clefs au premier venu... J'ai la garde de tous les secrets de la Nature, j'en suis responsable et il m'est absolument défendu de les livrer à qui que ce soit, surtout à un enfant... [294]
TYLTYL
Vous n'avez pas le droit de les refuser à l'Homme qui les demande... je le sais...
LA NUIT
Qui te l'a dit?...
TYLTYL
La Lumière...
LA NUIT
Encore la Lumière! et toujours la Lumière!... De quoi se mêle-t-elle à la fin?...
LE CHIEN
Veux-tu que je les lui prenne de force, mon petit dieu?...
TYLTYL
Tais-toi, tiens-toi tranquille et tâche d'être poli... A la Nuit. Voyons, madame, donnez-moi vos clefs, s'il vous plaît...
LA NUIT
As-tu le signe, au moins?... Où est-il?...
TYLTYL, touchant son chapeau
Voyez le Diamant...
LA NUIT, se résignant à l'inévitable
Enfin... Voici celle qui ouvre toutes les portes de la salle... Tant pis pour toi s'il l'arrivé malheur... Je ne reponds de rien.
LE PAIN, fort inquiet
Est-ce que c'est dangereux?...
LA NUIT
Dangereux?... C'est-à-dire que moi-même je ne sais trop comment je pourrais m'en tirer, lorsque certaines de ces portes de bronze s'ouvriront sur l'abîme... Il y a là, tout autour de la salle, [295] dans chacune de ces cavernes de basalte, tous les maux, tous les fléaux, toutes les maladies, toutes les épouvantes, toutes les catastrophes, tous les mystères qui affligent la vie depuis le commencement du monde... J'ai eu assez de mal à les enfermer là avec l'aide du Destin ; et ce n'est pas sans peine, je vous assure, que je maintiens un peu d'ordre parmi ces personnages indisciplinés... On voit ce qu'il arrive lorsque l'un d'eux s'échappe et se montre sur terre...
LE PAIN
Mon grand âge, mon expérience et mon dévouement font de moi le protecteur naturel de ces deux enfants; c'est pourquoi, madame la Nuit, permettez-moi de vous poser une question...
LA NUIT
Faites...
LE PAIN
En cas de danger, par où faut-il fuir?...
LA NUIT
II n'y a pas moyen de fuir.
TYLTYL, prenant la clef et montant les premières marches
Commençons par ici... Qu'y a-t-il derrière cette porte de bronze?...
LA NUIT
Je crois que ce sont les Fantômes... Il y a bien longtemps que je ne l'ai ouverte et qu'ils ne sont sortis...
TYLTYL, mettant la clef dans la serrure
Je vais voir... Au Pain. Avez-vous la cage de l'Oiseau bleu?...
LE PAIN, claquant des dents
Ce n'est pas que j'aie peur, mais ne croyez-vous pas qu'il serait préférable de ne pas ouvrir et de regarder par le trou de la serrure?... [296]
TYLTYL
Je ne vous demande pas votre avis...
MYTYL, se mettant à pleurer tout à coup
J'ai peur!... Où est le Sucre?... Je veux rentrer à la maison!...
LE SUCRE, empressé, obséquieux
.Ici, mademoiselle, je suis ici... Ne pleurez pas, je vais couper un de mes doigts pour vous offrir un sucre d'orge...
TYLTYL
Finissons-en...
Il tourne la clef et entr'ouvre prudemment la porte. Aussitôt s'échappent cinq ou six Spectres de formes diverses et étranges qui se répandent de tous côtés. Le Pain épouvanté jette la cage et va se cacher au fond de la salle, pendant que la Nuit, pourchassant les Spectres, crie à Tyltyl;
LA NUIT
Vite! vite!... Ferme la porte!... Ils s'échapperaient tous et nous ne pourrions plus les rattraper!... Ils s'ennuient là-dedans, depuis que l'Homme ne les prend plus au sérieux... Elle pourchasse les Spectres et s'efforçant, à l'aide d'un fouet formé de serpents, de les ramener vers la porte de leur prison. Aidez-moi!... Par ici!... Par ici!...
TYLTYL, au Chien
Aide-la, Tylô, vas-y donc!...
LE CHIEN, bondissant en aboyant
Oui! oui! oui!...
TYLTYL
Et le Pain, où est-il?...
LE PAIN, du fond de la salle
Ici... Je suis près de la porte pour les empêcher de sortir...
Comme un des Spectres s'avance de ce côté, il fuit à toutes jambes, en poussant des hurlements d'épouvanté. [297]
LA NUIT, d trois Spectres qu'elle a pris au collet
Par ici, vous autres!... A Tyltyl. Rouvre un peu la porte... Elle pousse les Spectres dans la caverne. Là, ça va bien... Le Chien en ramène deux autres. Et encore ceux-ci... Voyons, vite, rangez-vous... Vous savez bien que vous ne sortez plus qu'à la Toussaint.
Elk referme la porte.
TYLTYL, allant à une autre porte
Qu'y a-t-il derrière celle-ci?...
LA NUIT
À quoi bon?... Je te l'ai déjà dit, l'Oiseau bleu n'est jamais venu par ici... Enfin, comme tu voudras... Ouvre-la si ça te fait plaisir-Ce sont les Maladies...
TYLTYL, la clef dans la serrure
Est-ce qu'il faut prendre garde en ouvrant?...
LA NUIT
Non, ce n'est pas la peine... Elles sont bien tranquilles, les pauvres petites... Elles ne sont pas heureuses... L'Homme, depuis quelque temps, leur fait une telle guerre!... Surtout depuis la découverte des microbes... Ouvre donc, tu verras...
Tyltyl ouvre la porte toute grande. Rien ne paraît.
TYLTYL
Elles ne sortent pas?...
LA NUIT
Je t'avais prévenu, presque toutes sont souffrantes et bien découragées... Les médecins ne sont pas gentils pour elles... Entre donc un instant, tu verras...
Tyltyl entre dans la caverne et ressort aussitôt après.
TYLTYL
L'Oiseau bleu n'y est pas... Elles ont l'air bien malades, vos Maladies... Elles n'ont même pas levé la tête... Une petite Maladie, en pantoufks, [298] robe de chambre et bonnet de coton, s'échappe de la caverne et se met à gambader dans la salle. Tiens!... Une petite qui s'évade!... Qu'est-ce que c'est?...
LA NUIT
Ce n'est rien, c'est la plus petite, c'est le Rhume de cerveau... C'est une de celles qu'on persécute le moins et qui se portent le mieux... Appelant le Rhume de cerveau. Viens ici, ma petite... C'est trop tôt; il faut attendre le printemps...
Le Rhume de cerveau, étemuant, toussant et se mouchant, rentre dans la caverne dont Tyltyl referme la porte.
TYLTYL, allant à la porte voisine
Voyons donc celle-ci... Qu'est-ce que c'est?...
LA NUIT
Prends garde... Ce sont les Guerres... Elles sont plus terribles et plus puissantes que jamais... Dieu sait ce qui arriverait si l'une d'elles s'échappait !... Heureusement, elles sont assez obèses et manquent d'agilité... Mais tenons-nous prêts à repousser la porte tous ensemble, pendant que tu jetteras un rapide coup d'œil dans la caverne...
Tyltyl, avec mille précautions, entrebâille la porte de manière qu'il n'y ait qu'une petite fente où il puisse appliquer l'œil. Aussitôt, il s'arcboute en criant:
TYLTYL
Vite! vite!... Poussez donc!... Elles m'ont vu!... Elles viennent toutes!... Elles ouvrent la porte!...
LA NUIT
Allons, tous!... Poussez ferme!... Voyons, le Pain, que faites-vous ?... Poussez tous !... Elles ont une force !... Ah ! voilà ! Ça y est... Elles cèdent... Il était temps!... As-tu vu?...
TYLTYL
Oui ! oui !... Elles sont énormes, épouvantables . Je crois qu'elles n'ont pas l'Oiseau bleu... [299]
LA NUIT
Bien sûr qu'elles ne l'ont point... Elles le mangeraient tout de suite... Eh bien, en as-tu assez?... Tu vois bien qu'il n'y a rien à faire...
TYLTYL
II faut que je voie tout... La Lumière l'a dit...
LA NUIT
La Lumière l'a dit... C'est facile à dire quand on a peur et qu'on reste chez soi...
TYLTYL
Allons à la suivante... Qu'est-ce?...
LA NUIT
Ici, j'enferme les Ténèbres et les Terreurs...
TYLTYL
Est-ce qu'on peut ouvrir?...
LA NUIT
Parfaitement... Elles sont assez tranquilles; c'est comme les Maladies...
TYLTYL, entr'ouvrant la porte avec une certaine méfiance et risquant un regard dans la caverne
Elles n'y sont pas...
LA NUIT, regardant à son tour dans la caverne
Eh bien, les Ténèbres, que faites-vous?... Sortez donc un instant, ça vous fera du bien, ça vous dégourdira. Et les Terreurs aussi... Il n'y a rien à craindre... Quelques Ténèbres et quelques Terreurs, sous la figure de femmes couvertes, ks premières de voiles noirs, les dernières de voiles verdâtres, risquent piteusement quelques pas hors de la caverne, et, sur un geste qu'ébauche Tyltyl, rentrent précipitamment. Voyons, tenez-vous donc... C'est un enfant, il ne vous fera pas de mal... A Tyltyl. Elles sont devenues extrêmement timides; excepté les grandes, celles que tu vois au fond... [300]
TYLTYL, regardant vers le fond de la caverne
Oh! qu'elles sont effrayantes!...
LA NUIT
Elles sont enchaînées... Ce sont les seules qui n'aient pas peur de l'Homme... Mais referme la porte, de crainte qu'elles ne se fâchent...
TYLTYL, allant à la porte suivante
Tiens!... Celle-ci est plus sombre... Qu'est-ce que c'est?...
LA NUIT
II y a plusieurs Mystères derrière celle-ci... Si tu y tiens absolument, tu peux l'ouvrir aussi... Mais n'entre pas... Sois bien prudent, et puis préparons-nous à repousser la porte, comme nous avons fait pour les Guerres...
TYLTYL, entr'ouvrant avec des précautions inouïes, et passant craintivement la tête dans l'entrebâillement
Oh!... Quel froid!... Mes yeux cuisent!... Fermez vite!... Poussez donc ! On repousse !... La Nuit, le Chien, la Chatte et le Sucre repoussent la porte. Oh ! j'ai vu !...
LA NUIT
Quoi donc?...
TYLTYL, bouleversé
Je ne sais pas, c'était épouvantable !... Ils étaient tous assis comme des monstres sans yeux... Quel était le géant qui voulait me saisir?...
LA NUIT
C'est probablement le Silence; il a la garde de cette porte... Il paraît que c'était effrayant?... Tu en es encore tout pâle et tout tremblant...
TYLTYL
Oui, je n'aurais pas cru... Je n'avais jamais vu... Et j'ai les mains gelées... [301]
LA NUIT
Ce sera bien pis tout à l'heure si tu continues...
TYLTYL, allant à la porte suivante
Et celle-ci?... Est-elle aussi terrible?...
LA NUIT
Non, il y a un peu de tout... J'y mets les Étoiles sans emploi, mes Parfums personnels, quelques Lueurs qui m'appartiennent, tels que Feuxfollets, Vers luisants, Lucioles; on y serre aussi la Rosée, le Chant des Rossignols, etc.
TYLTYL
Justement, les Étoiles, le Chant des Rossignols... Ce doit être celle-là.
LA NUIT
Ouvre-donc si tu veux; tout cela n'est pas bien méchant...
Tyltyl ouvre la porte toute grande. Aussitôt les Étoiles sous la forme de belles jeunes filles voilées de lueurs versicolores, s'échappent de leur prison, se répandent dans la salle et forment sur ks marches et autour des colonnes de gracieuses rondes baignées d'une sorte de lumineuse pénombre. Les Parfums de la Nuit, presque invisibles, les Feuxfollets, les Lucioles, la Rosée transparente se joignent à elles, cependant que le Chant des Rossignols, sortant a flots de la caverne, inonde le palais nocturne.
MYTYL, ravie, battant des mains
Oh! les jolies madames!...
TYLTYL
Et qu'elles dansent bien!...
MYTYL
Et qu'elles sentent bon!...
TYLTYL
Et qu'elles chantent bien!... [302]
TYLTYL, regardant tour à tour son grand-père et sa grand-mère
Tu n'as pas changé, bon-papa, pas du tout, pas du tout... Et bonne-maman non plus n'a pas changé du tout... Mais vous êtes plus beaux...
GRAND-PAPA TYL
Eh ! ça ne va pas mal... Nous ne vieillissons plus... Mais vous, gran-dissez-vous !... Ah ! oui, vous poussez ferme !... Tenez, là, sur la porte, on voit encore la marque de la dernière fois... C'était à la Toussaint... Voyons, tiens-toi bien droit... Tyltyl se dresse contre la porte. Quatre doigts !... C ' est énorme !... Mytyl se dresse également contre la porte. Et Mytyl, quatre et demi !... Ah, ah ! la mauvaise graine !... Ce que ça pousse, ce que ça pousse!...
TYLTYL, regardant autour de soi avec ravissement
Comme tout est bien de même, comme tout est à sa place!... Mais comme tout est plus beau!... Voilà l'horloge avec la grande aiguille dont j'ai cassé la pointe...
GRAND-PAPA TYL
Et voici la soupière que tu as écornée...
TYLTYL
Et voilà le trou que j'ai fait à la porte, le jour que j'ai trouvé le vilebrequin...
GRAND-PAPA TYL
Ah oui, tu en as fait des dégâts !... Et voici le prunier où tu aimais tant grimper quand je n'étais pas là... Il a toujours ses belles prunes rouges...
TYLTYL
Mais elles sont bien plus belles!...
MYTYL
Et voici le vieux merle!... Est-ce qu'il chante encore?...
Le merle se réveille et se met à chanter à tue-tête. [302]
MYTYL
Qu'est-ce que c'est, ceux-là, qu'on ne voit presque pas?...
LA NUIT
Ce sont les Parfums de mon ombre...
TYLTYL
Et les autres, là-bas, qui sont en verre filé?...
LA NUIT
C'est la Rosée des forêts et des plaines... Mais en voilà assez... Ils n'en finiraient pas... C'est le diable de les faire rentrer une fois qu'ils se sont mis à danser... Frappant dans ses mains. Allons, vite, les Etoiles!... Ce n'est pas le moment de danser... Le ciel est couvert, il y a de gros nuages... Allons, vite, rentrez tous, sinon j'irai chercher un rayon de soleil...
Fuite épouvantée des Étoiles, Parfums, etc..., qui se précipitent dans la caverne que l'on referme sur eux. En même temps s'éteint k Chant des Rossignols.
TYLTYL, allant à la porte du fond
Voici la grande porte du milieu...
LA NUIT, gravement
N'ouvre pas celle-ci...
TYLTYL
Pourquoi?...
LA NUIT
Parce que c'est défendu...
TYLTYL
C'est donc là que se cache l'Oiseau bleu ; la Lumière me l'a dit...
LA NUIT, maternelle
Ecoute-moi, mon enfant... J'ai été bonne et complaisante... J'ai fait pour toi ce que je n'avais fait jusqu'ici pour personne... Je t'ai [303] livré tous mes secrets... Je t'aime bien, j'ai pitié de ta jeunesse et de ton innocence et je te parle comme une mère... Écoute-moi et crois-moi, mon enfant, renonce, ne va point plus avant, ne tente pas le Destin, n'ouvre pas cette porte...
TYLTYL, assez, ébranlé
Mais pourquoi?...
LA NUIT
Parce que je ne veux pas que tu te perdes... Parce que nul de ceux, entends-tu, nul de ceux qui l'ont entr'ouverte, ne fût-ce que de l'épaisseur d'un cheveu, n'est revenu vivant à la lumière du jour... Parce que tout ce qu'on peut imaginer d'épouvantable, parce que toutes les terreurs, toutes les horreurs dont on parle sur terre, ne sont rien, comparées à la plus innocente de celles qui assaillent un homme dès que son œil effleure les premières menaces de l'abîme auquel personne n'ose donner un nom... C'est au point que moi-même, si tu t'obstines, maigre tout, à toucher cette porte, je te demanderai d'attendre que je sois à l'abri dans ma tour sans fenêtres... Maintenant c'est à toi de savoir, à toi de réfléchir...
Mytyl, tout en larmes, pousse des cris de terreur inarticulés et cherche à entraîner Tyltyl.
LE PAIN, claquant des dents
Ne le faites pas, mon petit maître !... Se jetant à genoux. Ayez pitié de nous !... Je vous le demande à genoux... Vous voyez que la Nuit a raison...
LA CHATTE
C'est notre vie à tous que vous sacrifiez...
TYLTYL
Je dois l'ouvrir...
MYTYL , trépignant parmi des sanglots
Je ne veux pas!... Je ne veux pas!... [304]
TYLTYL
Que le Sucre et le Pain prennent Mytyl par la main et se sauvent avec elle... Je vais ouvrir...
LA NUIT
Sauve qui peut!... Venez vite!... Il est temps!...
Elkfuit.
LE PAIN, fuyant éperdument
Attendez au moins que nous soyons au bout de la salle!-
LA CHATTE, fuyant également
Attendez !... attendez ! -
Ils se cachent derrière les colonnes à l'autre bout de la salle. Tyltyl reste seul avec k Chien, près de la porte monumentale.
LE CHIEN, haletant et hoquetant d'épouvanté contenue
Moi je reste, je reste-Je n'ai pas peur... Je reste!... Je reste près de mon petit dieu... Je reste !... Je reste...
TYLTYL, caressant le Chien
C'est bien, Tylô, c'est bien!- Embrasse-moi- Nous sommes deux... Maintenant gare à nous!... Il met la clef dans la serrure. Un cri d'épouvanté part de l'autre bout de la salle où se sont réfugiés les fuyards. A peine la clef a-t-elle touché la porte que les hauts battants de ceik-ci s'ouvrent par k milieu, glissent latéralement et disparaissent, à droite et à gauche, dans l'épaisseur des murs, découvrant tout à coup, irréel, infini, ineffable, k plus inattendu des jardins de rêve et de lumière nocturne, où, parmi ks étoiles et ks planètes, illuminant tout ce qu'ils touchent, volant sans cesse de pierrerie en pierrerie, de rayon de lune en rayon de lune, de féeriques oiseaux bleus évoluent perpétuellement et harmonieusement jusqu'aux confins de l'horizon, innombrabks au point qu'ils semblent être k souffk, l'atmosphère azurée, la substance même du jardin merveilleux. - Tyltyl, ébloui, éperdu, debout dans la lumière du jardin: Oh!... le ciel!- Se tournant vers ceux qui ont fui. Venez vite!... Ils sont là!- C'est eux! c'est eux! c'est eux!- Nous les tenons enfin!... Des milliers d'oiseaux bleus! Des millions !... Des milliards !... Il y en aura trop !... Viens Mytyl !... Viens Tylô!- Venez tous!- Aidez-moi!... S'élançant parmi ks oiseaux. On les prend à pleines mains!... Ils ne sont pas farouches!- Ils n'ont pas [305] peur de nous !... Par ici ! par ici !... Mytyl et ks autres accourent. Ils entrent tous dans k jardin éblouissant, hormis la Nuit et la Chatte. Vous voyez !... Ils sont trop !- Ils viennent dans mes mains !... Regardez donc, ils mangent les rayons de lune !... Mytyl, où donc es-tu?- Il y a tant d'ailes bleues, tant de plumes qui tombent qu'on n'y voit plus du tout!- Tylô! ne les mords pas- Ne leur fais pas de mal!- Prends-les très doucement !
MYTYL, enveloppée d'oiseaux bleus
J'en ai pris sept!- Oh! qu'ils battent des ailes!-Je ne puis les tenir!-
TYLTYL
Moi non plus!... J'en ai trop!... Ils s'échappent!- Ils reviennent!- Tylô en a aussi!... Ils vont nous entraîner!- nous porter dans le ciel!... Viens, sortons par ici!- La Lumière nous attend !... Elle sera contente!... Par ici, par ici!...
Ils s'évadent du jardin, les mains pleines d'oiseaux qui se débattent, et, traversant toute la salk parmi l'affokment des ailes azurées,, sortent à droite, par où ils sont entrés, suivis du Pain et du Sucre qui n'ont pas pris d'oiseaux. - Restées seuks, la Nuit et la Chatte remontent vers k fond et regardent anxieusement dans k jardin.
LA NUIT
Ils ne l'ont pas?-
LA CHATTE
Non... Je le vois là sur ce rayon de lune... Ils n'ont pas pu l'atteindre, il se tenait trop haut...
Le rideau tombe. Aussitôt après, devant k rideau tombé, entrent simultanément, à gauche la Lumière, à droite Tyltyl, Mytyl et k Chien, accourant tout couverts des oiseaux qu'ils viennent de capturer. Mais déjà ceux-ci paraissent inanimés et, la tête pendante et ks ailes brisées, ne sont plus dans leurs mains que d'inertes dépouilles.
LA LUMIÈRE
Eh bien, l'avez-vous-pris? [306]
TYLTYL
Oui, oui!... Tant qu'on voulait... Il y en a des milliers!... Les voici !... Les vois-tu !... Regardant ks oiseaux qu'il tend vers la Lumière et s'apercevant qu'ils sont morts. Tiens!... Ils ne vivent plus- Qu'est-ce qu'on leur a fait?... Les tiens aussi, Mytyl?... Ceux de Tylô aussi. Jetant avec colère les cadavres d'oiseaux. Ah ! non, c'est trop vilain !... Qui est-ce qui les a tués?... Je suis trop malheureux!...
Il se cache la tête sous le bras et paraît tout secoué de sanglots,
LA LUMIÈRE, k serrant maternellement dans ses bras
Ne pleure pas, mon enfant !... Tu n'as pas pris celui qui peut vivre en plein jour... Il est allé ailleurs... Nous le retrouverons...
LE CHIEN, regardant les oiseaux morts
Est-ce qu'on peut les manger?...
Ils sortent tous à gauche.
La forêt
Une forêt - II fait nuit. - Clair de lune. - Vieux arbres de diverses espèces, notamment : un chêne, un hêtre, un orme, un peuplier, un sapin, un cyprès, un tilleul, un marronnier, etc.
Entre la Chatte.
LA CHATTE, saluant ks Arbres à la ronde
Salut à tous les Arbres!...
MURMURE DES FEUILLAGES
Salut !... [307]
LA CHATTE
C'est un grand jour que ce jour-ci!... Notre ennemi vient délivrer vos énergies et se livrer lui-même- C'est Tyltyl, le fils du bûcheron qui vous a fait tant de mal... Il cherche l'Oiseau bleu que vous cachez à l'Homme depuis le commencement du monde, et qui sait seul notre secret... Murmure dans ks feuilles. Vous dites?... Ah ! c'est le Peuplier qui parle- Oui, il possède un Diamant qui a la vertu de délivrer un instant nos esprits ; il peut nous forcer à livrer l'Oiseau bleu, et nous serons dès lors, définitivement, à la merci de l'Homme- Murmure dans les feuilles. Qui parle?- Tiens! c'est le Chêne... Comment allez-vous?... Murmure dans ks feuilles du Chêne. Toujours enrhumé?- La Réglisse ne vous soigne plus?... Toujours les rhumatismes?... Croyez-moi, c'est à cause de la mousse; vous en mettez trop sur vos pieds... L'Oiseau bleu est toujours chez vous?... Murmure dans ks feuiïks du Chêne. Vous dites?- Oui, il n'y a pas à hésiter, il faut en profiter, il faut qu'il disparaisse- Murmure dans ks feuiïks. Plaît-il?... Oui, il est avec sa petite sœur; il faut qu'elle meure aussi-Murmure dans ks feuiïks. Oui, le Chien les accompagne ; il n'y a pas moyen de l'éloigner... Murmure dans ks feuiïks. Vous dites?... Le corrompre?... Impossible... J'ai essayé de tout... Murmure parmi ks feuiïks. Ah! c'est toi, le Sapin?- Oui, prépare quatre planches... Oui, il y a encore le Feu, le Sucre, l'Eau, le Pain... Ils sont tous avec nous, excepté le Pain qui est assez douteux- Seule la Lumière est favorable à l'Homme; mais elle ne viendra pas... J'ai fait croire aux petits qu'ils devaient s'échapper en cachette pendant qu'elle dormait... L'occasion est unique... Murmure dans ks feuiïks. Tiens! c'est la voix du Hêtre!- Oui, vous avez raison; il faut que l'on prévienne les Animaux... Le Lapin a-t-il son tambour?... Il est chez vous?... Bien, qu'il batte le rappel, tout de suite... Les voici!-
On entend s'éloigner ks roulements de tambour du Lapin. -
Entrent Tyltyl, Mytyl et k Chien.
TYLTYL
C'est ici ?... [308]
LA CHATTE, obséquieuse, doucereuse, empressée, se précipitant au-devant des enfants
Ah! vous voilà, mon petit maître!- Que vous avez bonne mine et que vous êtes joli, ce soir!... Je vous ai précédé pour annoncer votre arrivée... Tout va bien. Cette fois nous tenons l'Oiseau bleu, j'en suis sûre... Je viens d'envoyer le Lapin battre le rappel afin de convoquer les principaux Animaux du pays- On les entend déjà dans le feuillage... Écoutez!- Ils sont un peu timides et n'osent approcher... Bruits d'animaux divers, tels que vaches, porcs, chevaux, ânes, etc. - Bas à Tyltyl, k prenant à part. Mais pourquoi avez-vous amené le Chien?-Je vous l'ai déjà dit, il est au plus mal avec tout le monde, même avec les arbres... Je crains bien que sa présence odieuse ne fasse tout manquer...
TYLTYL
Je n'ai pu m'en débarrasser- Au chien, k menaçant. Veux-tu bien t'en aller, vilaine bête!-
LE CHIEN
Qui?... Moi?... Pourquoi?... Qu'est-ce que j'ai fait?...
TYLTYL
Je te dis de t'en aller!... On n'a que faire de toi, c'est bien simple- Tu nous embêtes à la fin!-
LE CHIEN
Je ne dirai rien... Je suivrai de loin- On ne me verra pas- Veux-tu que je fasse le beau?-
LA CHATTE, bas à Tyltyl
Vous tolérez pareille désobéissance ?- Donnez-lui donc quelques coups de bâton sur le nez, il est vraiment insupportable!...
TYLTYL, battant k Chien
Voilà qui t'apprendra à obéir plus vite !...
LE CHIEN, hurlant
Aïe! Aïe! Aïe!... [309]
TYLTYL
Qu'en dis-tu?...
LE CHIEN
II faut que je t'embrasse puisque tu m'as battu!-
77 embrasse et caresse violemment Tyltyl.
TYLTYL
Voyons... C'est bien... Ça suffit... Va-t'en !...
MYTYL
Non, non ; je veux qu'il reste... J'ai peur de tout quand il n'est pas là-
LE CHIEN, bondissant et renversant presque Mytyl, qu 'il accable de caresses précipitées et enthousiastes
Oh! la bonne petite fille!... Qu'elle est belle! Qu'elle est bonne!... Qu'elle est belle, qu'elle est douce!- Il faut que je l'embrasse! Encore! encore! encore!-
LA CHATTE
Quel idiot!... Ma foi, nous verrons bien... Ne perdons pas de temps... Tournez le Diamant...
TYLTYL
Où faut-il le placer?
LA CHATTE
Dans ce rayon de lune; vous y verrez plus clair... Là! tournez doucement...
Tyltyl tourne k Diamant; aussitôt un long frémissement agite ks branches et ks feuiïks. Les troncs ks plus anciens et ks plus imposants s'entr'ouvrent pour livrer passage à l'âme que chacun d'eux renferme. L'aspect de ces âmes diffère suivant l'aspect et le caractère de l'arbre qu'elles représentent. Celle de l'Orme, par exemple, est une sorte de gnome poussif, ventru, bourru; ceik du Tilleul est placide, familière, joviale; celle du Hêtre, élégante et agik; celle du Bouleau, blanche, réservée, inquiète; ceik [310] du Saule, rabougrie, échevelée, plaintive; ceik du Sapin, longue, efflanquée, taciturne; ceik du Cyprès, tragique; celle du Marronnier, prétentieuse, un peu snob; ceik du Peuplier, allègre, encombrante, bavarde. Les unes sortent lentement de leur tronc, engourdies, s'étirant, ks autres s'en dégagent d'un bond, alertes, empressées, et toutes viennent se ranger autour des deux enfants, tout en se tenant autant que possibk à proximité de l'arbre dont elles sont nées.
LE PEUPLIER, accourant k premier et criant à tue-tête
Des Hommes!... De petits Hommes!... On pourra leur parler!... C'est fini le Silence!... C'est fini!... D'où viennent-ils?... Qui est-ce?- Qui sont-ils?.. Au Tilleul qui s'avance enfumant tranquillement sa pipe. Les connais-tu, toi, père Tilleul?-
LE TILLEUL
Je ne me rappelle pas les avoir vus-
LE PEUPLIER
Mais si, voyons, mais si !... Tu connais tous les Hommes, tu es toujours à te promener autour de leurs maisons...
LE TILLEUL, examinant les enfants
Mais non, je vous assure... Je ne les connais pas... Ils sont encore trop jeunes... Je ne connais bien que les amoureux qui viennent me voir au clair de lune; ou les buveurs de bière qui trinquent sous mes branches...
LE MARRONNIER, pincé, ajustant son monocle
Qu'est-ce que c'est que ça?... C'est des pauvres de la campagne ?...
LE PEUPLIER
Oh ! vous, monsieur le Marronnier, depuis que vous ne fréquentez plus que les boulevards des grandes villes...
LE SAULE, s'avançant en sabots et geignard
Mon Dieu, mon Dieu!... Ils viennent encore me couper la tête et les bras pour en faire des fagots... [311]
LE PEUPLIER
Silence!... Voici le Chêne qui sort de son palais!- Il a l'air bien souffrant ce soir... Ne trouvez-vous pas qu'il vieillit?... Quel âge peut-il avoir?- Le Sapin dit qu'il a quatre mille ans; mais je suis sûr qu'il exagère... Attention, il va nous dire ce que c'est...
Le Chêne s'avance lentement. Il est fabuleusement vieux, couronné de gui et vêtu d'une longue robe verte brodée de mousse et de lichen. Il est aveugle, sa barbe blanche flotte au vent. Il s'appuie d'une main sur un bâton noueux et de l'autre sur un jeune Chêneau qui lui sert de guide. L'Oiseau bleu est perché sur son épaule. A son approche, mouvement de respect parmi ks arbres qui se rangent et s'inclinent.
TYLTYL
II a l'Oiseau bleu!- Vite! vite!... Par ici!... Donnez-le-moi !...
LES ARBRES
Silence !...
LA CHATTE, a Tyltyl
Découvrez-vous, c'est le Chêne!...
LE CHÊNE, a Tyltyl
Qui es-tu?...
TYLTYL
Tyltyl, monsieur- Quand est-ce que je pourrai prendre l'Oiseau bleu?-
LE CHÊNE
Tyltyl, le fils du bûcheron?...
TYLTYL
Oui, monsieur...
LE CHÊNE
Ton père nous a fait bien du mal... Dans ma seule famille il a mis à mort six cents de mes fils, quatre cent soixante-quinze oncles [312] et tantes, douze cents cousins et cousines, trois cent quatre-vingts brus et douze mille arrière-petits-fils!...
TYLTYL
Je ne sais pas, monsieur... Il ne l'a pas fait exprès.
LE CHÊNE
Que viens-tu faire ici, et pourquoi as-tu fait sortir nos âmes de leurs demeures?-
TYLTYL
Monsieur, je vous demande pardon de vous avoir dérangé... C'est la Chatte qui m'a dit que vous alliez nous dire où se trouve l'Oiseau bleu...
LE CHÊNE
Oui, je sais, tu cherches l'Oiseau bleu, c'est-à-dire le grand secret des choses et du bonheur pour que les Hommes rendent plus dur encore notre esclavage...
TYLTYL
Mais non, monsieur; c'est pour la petite fille de la Fée Bérylune qui est très malade...
LE CHÊNE, lui imposant silence
II suffit!... Je n'entends pas les Animaux... Où sont-ils?... Tout ceci les intéresse autant que nous... Il ne faut pas que nous, les Arbres, assumions seuls la responsabilité des mesures graves qui s'imposent... Le jour où les Hommes apprendront que nous avons fait ce que nous allons faire, il y aura d'horribles représailles... Il convient donc que notre accord soit unanime, pour que notre silence le soit également...
LE SAPIN, regardant pardessus ks autres Arbres
Les Animaux arrivent... Ils suivent le Lapin... Voici l'âme du Cheval, du Taureau, du Bœuf, de la Vache, du Loup, du Mouton, du Porc, du Coq, de la Chèvre, de l'Âne et de l'Ours...
Entrée successive des âmes des Animaux qui, à mesure que les énumère k Sapin, s'avancent et vont s'asseoir entre ks Arbres, [313] a l'exception de l'âme de la Chèvre qui vagabonde [à et là, et de ceik du Porc qui fouille ks racines.
LE CHÊNE
Tous sont-ils ici présents?...
LE LAPIN
La Poule ne pouvait pas abandonner ses œufs, le Lièvre faisant des courses, le Cerf a mal aux cornes, le Renard est souffrant, -voici le certificat du médecin, - l'Oie n'a pas compris et le Dindon s'est mis en colère...
LE CHÊNE
Ces abstentions sont extrêmement regrettables... Néanmoins, nous sommes en nombre suffisant... Vous savez, mes frères, de quoi il est question. L'enfant que voici, grâce à un talisman dérobé aux puissances de la Terre, peut s'emparer de notre Oiseau bleu, et nous arracher ainsi le secret que nous gardons depuis l'origine de la Vie- Or, nous connaissons assez l'Homme pour n'avoir aucun doute sur le sort qu'il nous reserve lorsqu'il se trouvera en possession de ce secret. C'est pourquoi il me semble que toute hésitation serait aussi stupide que criminelle... L'heure est grave; il faut que l'enfant disparaisse avant qu'il soit trop tard...
TYLTYL
Que dit-il ?...
LE CHIEN, rôdant autour du Chêne en montrant ses crocs
As-tu vu mes dents, vieux perclus?...
LE HÊTRE, indigné
II insulte le Chêne!...
LE CHÊNE
C'est le Chien?... Qu'on l'expulse! Il ne faut pas que nous tolérions un traître parmi nous!... [314]
LA CHATTE, bas, à Tyltyl
Éloignez le Chien... C'est un malenteudu... Laissez-moi faire, j'arrangerai les choses... Mais éloignez-le au plus vite...
TYLTYL, au Chien
Veux-tu t'en aller!-
LE CHIEN
Laisse-moi donc lui déchirer ses pantoufles de mousse à ce vieux goutteux-là!... On va rire!...
TYLTYL
Tais-toi donc!- Et va-t'en!- Mais va-t'en, vilaine bête!-
LE CHIEN
Bon, bon, on s'en ira... Je reviendrai quand tu auras besoin de moi...
LA CHATTE, bas, à Tyltyl
II serait plus prudent de l'enchaîner, sinon il fera des bêtises ; les Arbres se fâcheront, et tout cela finira mal...
TYLTYL
Comment faire?... J'ai égaré sa laisse...
LA CHATTE
Voici tout juste le Lierre qui s'avance avec de solides liens...
LE CHIEN, grondant
Je reviendrai, je reviendrai!... Podagre! bronchiteux!... Tas de vieux rabougris, tas de vieilles racines!... C'est la Chatte qui mène tout!... Je lui revaudrai ça!... Qu'as-tu donc à chuchoter ainsi, Judas, Tigre, Bazaine!... Wa, wa! wa!...
LA CHATTE
Vous voyez, il insulte tout le monde- [315]
TYLTYL
C'est vrai, il est insupportable et l'on ne s'entend plus... Monsieur le Lierre, voulez-vous l'enchaîner?...
LE LIERRE, s'approchant assez craintivement du Chien
II ne mordra pas?...
LE CHIEN, grondant
Au contraire! au contraire!... Il va bien t'embrasser!- Attends, tu vas voir ça !... Approche, approche donc, tas de vieilles ficelles !...
TYLTYL, k menaçant du bâton
TylôL.
LE CHIEN, rampant aux pieds de Tyltyl en agitant la queue
Que faut-il faire, mon petit dieu?-
TYLTYL
Te coucher, à plat ventre!... Obéis au Lierre... Laisse-toi garrotter, sinon-
LE CHIEN, grondant entre ks dents pendant que k Lierre k garrotte
Ficelle !... Corde à pendus !... Laisse à veaux !... Chaîne à porcs !... Mon petit dieu, regarde... Il me tord les pattes... Il m'étrangle !...
TYLTYL
Tant pis!- Tu l'as voulu!- Tais-toi, tiens-toi tranquille, tu es insupportable !-
LE CHIEN
C'est égal, tu as tort... Ils ont de vilaines intentions... Mon petit dieu, prends garde!- Il me ferme la bouche!... Je ne peux plus parler!...
LE LIERRE, qui a ficelé k Chien comme un paquet
Où faut-il le porter?-Je l'ai bien bâillonné... il ne souffle plus mot- [316]
LE CHÊNE
Qu'on l'attache solidement là-bas, derrière mon tronc, à ma grosse racine... Nous verrons ensuite ce qu'il convient d'en faire... Le Lierre, aidé du Peuplier porte k Chien derrière k tronc du Chêne. Est-ce fait?... Bien, maintenant que nous voilà débarrassés de ce témoin gênant et de ce renégat, délibérons selon notre justice et notre vérité... Mon émotion, je ne vous le cache point, est profonde et pénible- C'est la première fois qu'il nous est donné de juger l'Homme et de lui faire sentir notre puissance... Je ne crois pas qu'après le mal qu'il nous a fait, après les monstrueuses injustices que nous avons subies, il reste le moindre doute sur la sentence qui l'attend-
Tous LES ARBRES et TOUS LES ANIMAUX
Non! Non! Non!... Pas de doute!... La pendaison!... La mort!... Il y a trop d'injustice !- Il a trop abusé !- Il y a trop longtemps!- Qu'on l'écrase! Qu'on le mange!... Tout de suite!- Tout de suite!...
TYLTYL, a la Chatte
Qu'ont-ils donc?... Ils ne sont pas contents?-
LA CHATTE
Ne vous inquiétez pas... Ils sont un peu fâchés à cause que le Printemps est en retard... Laissez-moi faire, j'arrangerai tout ça...
LE CHÊNE
Cette unanimité était inévitable- II s'agit à présent de savoir, pour éviter les représailles, quel genre de supplice sera le plus pratique, le plus commode, le plus expéditif et le plus sûr ; celui qui laissera le moins de traces accusatrices lorsque les Hommes retrouveront les petits corps dans la forêt...
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est que tout ça?... Où veut-il en venir?... Je commence à en avoir assez- Puisqu'il a l'Oiseau bleu, qu'il le donne... [317]
LE TAUREAU, s'avançant
Le plus pratique et le plus sûr, c'est un bon coup de corne au creux de l'estomac. - Voulez-vous que je fonce?...
LE CHÊNE
Qui parle ainsi?...
LA CHATTE
C'est le Taureau.
LA VACHE
II ferait mieux de se tenir tranquille... Moi, je ne m'en mêle pas... J'ai à brouter toute l'herbe de la prairie qu'on voit là-bas, dans le bleu de la lune- J'ai trop à faire...
LE BŒUF
Moi aussi. D'ailleurs, j'approuve tout d'avance...
LE HÊTRE
Moi, j'offre ma plus haute branche pour les pendre-
LE LIERRE
Et moi le nœud coulant-
LE SAPIN
Et moi les quatre planches pour la petite boîte...
LE CYPRÈS
Et moi la concession à perpétuité...
LE SAULE
Le plus simple serait de les noyer dans une de mes rivières... Je m'en charge-
LE TILLEUL, conciliant
Voyons, voyons- Est-il bien nécessaire d'en venir à ces extrémités? Ils sont encore bien jeunes... On pourrait tout bonnement les [318] empêcher de nuire en les retenant prisonniers dans un clos que je me charge de construire en me plantant tout autour-
LE CHÊNE
Qui parle ainsi?- Je crois reconnaître la voix mielleuse du Tilleul-
LE SAPIN
En effet-
LE CHÊNE
II y a donc un renégat parmi nous, comme parmi les Animaux?... Jusqu'ici, nous n'avions à déplorer que la défection des Arbres fruitiers; mais ceux-ci ne sont pas de véritables Arbres-
LE PORC, roulant de petits yeux gloutons
Moi, je pense qu'il faut d'abord manger la petite fille- Elle doit être bien tendre...
TYLTYL
Que dit-il celui-là?... Attends un peu, espèce de...
LA CHATTE
Je ne sais ce qu'ils ont; mais cela prend mauvaise tournure...
LE CHÊNE
Silence !... Il s'agit de savoir qui de nous aura l'honneur de porter le premier coup ; qui écartera de nos cimes le plus grand danger que nous ayons couru depuis la naissance de l'Homme...
LE SAPIN
C'est à vous, notre roi et notre patriarche, que revient cet honneur...
LE CHÊNE
C'est le Sapin qui parle?- Hélas! je suis trop vieux! Je suis aveugle, infirme, et mes bras engourdis ne m'obéissent plus... Non, c'est à vous, mon frère, toujours vert, toujours droit, c'est à vous, [319] qui vîtes naître la plupart de ces Arbres, qu'échoit, à mon défaut, la gloire du noble geste de notre délivrance...
LE SAPIN
Je vous remercie, mon vénérable père... Mais comme j'aurai déjà l'honneur d'ensevelir les deux victimes, je craindrais d'éveiller la juste jalousie de mes collègues; et je crois qu'après nous, le plus ancien et le plus digne, celui qui possède la meilleure massue, c'est le Hêtre.. .
LE HÊTRE
Vous savez que je suis vermoulu et que ma massue n'est point sûre... Mais l'Orme et le Cyprès ont de puissantes armes...
L'ORME
Je ne demanderais pas mieux ; mais je puis à peine me tenir debout... Une taupe cette nuit, m'a retourné le gros orteil...
LE CYPRÈS
Quant à moi, je suis prêt... Mais, comme mon bon frère le Sapin, j'aurai déjà, sinon le privilège de les ensevelir, tout au moins l'avantage de pleurer sur leur tombe... Ce serait illégitimement cumuler. Demandez au Peuplier...
LE PEUPLIER
À moi?... Y pensez-vous?- Mais mon bois est plus tendre que la chair d'un enfant!- Et puis, je ne sais ce que j'ai-Je tremble de fièvre... Regardez donc mes feuilles... J'ai dû prendre froid ce matin au lever du soleil...
LE CHÊNE, éclatant d'indignation
Vous avez peur de l'Homme!- Même ces petits enfants isolés et sans armes vous inspirent la terreur mystérieuse qui fit toujours de nous les esclaves que nous sommes!... Eh bien, non! C'est assez !... Puisqu'il en est ainsi, puisque l'heure est unique, j'irai seul, vieux, perclus, tremblant, aveugle, contre l'ennemi héréditaire!- Où est-il ?...
Tâtonnant de son bâton, il s'avance vers Tyltyl. [320]
TYLTYL, tirant son couteau de sa poche
C'est à moi qu'il en a, ce vieux-là, avec son gros bâton?...
Tous les autres Arbres, poussant un cri d'épouvanté à la vue du couteau, l'arme mystérieuse et irrésistibk de l'Homme, s'interposent et retiennent k Chêne.
LES ARBRES
Le couteau!... Prenez garde!... Le couteau!...
LE CHÊNE, se débattant
Laissez-moi!... Que m'importe!... Le couteau ou la hache!... Qui me retient?... Quoi! vous êtes tous ici?- Quoi! vous tous vous voulezî... Jetant son bâton. Eh bien, soit!... Honte à nous!- Que les Animaux nous délivrent!...
LE TAUREAU
C'est cela!... Je m'en charge!... Et d'un seul coup de corne !...
LE BŒUF et LA VACHE, le retenant par la queue
De quoi te mêles-tu?... Ne fais pas de bêtises!- C'est une mauvaise affaire !... Cela finira mal... C'est nous qui trinquerons... Laisse donc- C'est affaire aux Animaux sauvages-
LE TAUREAU
Non, non!... C'est mon affaire!... Attendez!... Mais retenez-moi donc ou je fais un malheur!...
TYLTYL, a Mytyl qui pousse des cris aigus
N'aie pas peur!... Mets-toi derrière moi... J'ai mon couteau...
LE COQ
C'est qu'il est crâne, le petit!-
TYLTYL
Alors, c'est décidé, c'est à moi qu'on en veut?-
L'ÂNE
Mais bien sûr, mon petit, tu y a mis le temps, à t'en apercevoir!... [321]
LE PORC
Tu peux faire ta prière, va, c'est ta dernière heure. Mais ne cache pas la petite fille... Je veux m'en régaler les yeux... C'est elle que je mangerai la première...
TYLTYL
Qu'est-ce que je vous ai fait?...
LE MOUTON
Rien du tout, mon petit... Mangé mon petit frère, mes deux sœurs, mes trois oncles, ma tante, bon-papa, bonne-maman... Attends, attends, quand tu seras par terre, tu verras que j'ai des dents aussi...
L'ÂNE
Et que j'ai des sabots!...
LE CHEVAL, piaffant fièrement
Vous allez voir ce que vous allez voir!... Aimez-vous mieux que je le déchire à belles dents ou que je vous l'abatte à coups de pied?... H s'avance magnifiquement sur Tyltyl qui lui fait face en levant son couteau. Tout à coup, k Cheval, pris de panique, tourne k dos et fuit à toutes jambes. Ah! mais non!... Ce n'est pas juste!... Ce n'est pas de jeu!... Il se défend !...
LE COQ, ne pouvant cacher son admiration
C'est égal, le petit n'a pas froid aux yeux!-
LE PORC, a l'Ours et au Loup
Précipitons-nous tous ensemble... Je vous soutiendrai par derrière... Nous les renverserons et nous nous partagerons la petite fille quand elle sera par terre...
LE LOUP
Amusez-les par là... Je vais faire un mouvement tournant-
II tourne Tyltyl qu'il attaque par derrière et renverse à demi. [322]
TYLTYL
Judas !... Il se redresse sur un genou, brandissant son couteau et couvrant de son mieux sa petite sœur qui pousse des hurlements de détresse. - Le voyant à demi renversé, tous les Animaux et les Arbres se rapprochent et cherchent à lui porter des coups. L'obscurité se fait subitement. Éperdument, Tyltyl appelle à l'aide. A moi 1 À moi!... Tylô! Tylô!... Où est la Chatte?... Tylô!... Tylettel Tylette!... Venez! Venez!...
LA CHATTE, hypocritement à l'écart
Je ne peux pas... Je viens de me fouler la patte...
TYLTYL, parant les coups et se défendant de son mieux
À moi !... Tylô ! Tylô !...Je ne peux plus !... Ils sont trop !... L'Ours! le Cochon! le Loup! l'Âne! le Sapin! le Hêtre!... Tylô! Tylôl Tylô!...
Traînant ses liens brisés, le Chien bondit de derrière le tronc du
Chêne et, bousculant Arbres et Animaux, se jette devant Tyllyl qu'il défend avec rage.
LE CHIEN, tout en distribuant d'énormes coups de dents
Voilà! voilà! mon petit dieu!... N'aie pas peur! Allons-y!... J'ai de bons coups de gueule!... Tiens, voilà pour toi, l'Ours, là dans ton gros derrière!... Voyons, qui en veut encore?... Voilà pour le Cochon, et ça pour le Cheval et la queue du Taureau! Voilà! j'ai déchiré la culotte du Hêtre et le jupon du Chêne!... Le sapin f... le camp!... C'est égal, il fait chaud!...
TYLTYL, accablé
Je n'en peux plus !... Le Cyprès m'a donné un grand coup sur la tête...
LE CHIEN
Aïe! c'est un coup du Saule!... Il m'a cassé la patte!...
TYLTYL
Ils reviennent à la charge! Tous ensemble!... Cette fois, c'est le Loup!... [323]
LE CHIEN
Attends, que je l'étrenne!...
LE LOUP
Imbécile!... Notre frère!... Ses parents ont noyé tes petits!...
LE CHIEN
Ils ont bien fait!... Tant mieux!... C'est qu'ils te ressemblaient!...
TOUS LES ARBRES et TOUS LES ANIMAUX
Renégat!... Idiot!... Traître! Félon! Nigaud!... Judas!... Laisse-le! C'est la mort ! Viens à nous !
LE CHIEN, ivre d'ardeur et de dévouement
Non! non!... Seul contre tous!... Non, non!... Fidèle aux dieux! aux meilleurs! aux plus grands!... A TyltyL Prends garde, voici l'Ours !... Méfie-toi du Taureau... Je vais lui sauter à la gorge... Aïe !... C'est un coup de pied... L'Âne m'a cassé deux dents...
TYLTYL
Je ne peux plus, Tylô!... Aïe!... C'est un coup de l'Orme... Regarde, ma main saigne... C'est le Loup ou le Porc...
LE CHIEN
Attends, mon petit dieu... Laisse-moi t'embrasser. Là, un bon coup de langue... Ça te fera du bien... Reste bien derrière moi... Ils n'osent plus approcher... Si!... Les voilà qui reviennent!... Ah! ce coup, c'est sérieux!... Tenons ferme!...
TYLTYL, se laissant tomber sur le sol
Non, ce n'est plus possible...
LE CHIEN
On vient!... J'entends, je flaire !...
TYLTYL
Où donc?... Qui donc?... [324]
LE CHIEN
Là! là!... C'est la Lumière!... Elle nous a retrouvés!... Sauvés, mon petit roi!... Embrasse-moi!... Sauvés!... regarde!... Ils se méfient!... Ils s'écartent!... Ils ont peur!...
TYLTYL
La Lumière !... La Lumière !... Venez donc!... Hâtez-vous!... Ils se sont révoltés!... Ils sont tous contre nous!...
Entre la Lumière; à mesure qu'elle s'avance, l'Aurore se lève sur la forêt qui s'éclaire.
LA LUMIÈRE
Qu'est-ce donc?... Qu'y a-t-il?... Mais, malheureux! tu ne savais donc pas!... Tourne le Diamant! Ils rentreront dans le Silence et dans l'Obscurité ; et tu ne verras plus leurs sentiments...
Tyltyl tourne le Diamant. - Aussitôt les âmes de tous les Arbres se précipitent dans les troncs qui se referment. - Les âmes des
Animaux disparaissent également; et l'on voit, au loin, brouter une vache et un mouton paisibles, etc. - La Forêt redevient innocente. Étonné, Tyltyl regarde autour de soi.
TYLTYL
Où sont-ils?... Qu'avaient-ils?... Est-ce qu'ils étaient fous?...
LA LUMIÈRE
Mais non, ils sont toujours ainsi; mais on ne le sait pas parce qu'on ne le voit pas... Je te l'avais bien dit: il est dangereux de les réveiller quand je ne suis pas là...
TYLTYL, essuyant son couteau
C'est égal ; sans le Chien et si je n'avais pas eu m