Maurice Maeterlinck
L'Intruse
(1890)



© M.Maeterlinck, ayants-droit, 1891
© Paul Gorceix (introduction), 1999.
M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 1. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 242-281.
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INTRODUCTION

Dédiée à Edmond Picard, cette pièce en un acte fut publiée en janvier 1890 par La Wallonie. Il est admis couramment que Maeterlinck a écrit L'Intruse dans les années de deuil qui ont suivi la mort de son jeune frère Oscar. Comme Joseph Hanse l'a précisé, la date et les circonstances de la mort du frère ne sont pas à retenir pour la genèse de la pièce. Pas plus que la thèse d'une dépression que l'auteur aurait traversée à cette époque1.

Un an auparavant, La Wallonie avait publié Les Flaireurs de Charles Van Lerberghe (1889). L'approche de la mort est le thème commun à ces deux pièces. Maeterlinck lui-même a précisé qu'il n'avait fait que suivre les traces de son ami. Il écrit à Paul Fort en janvier 1892: «II importe d'éviter tout malentendu au sujet des Flaireurs de Van Lerberghe, et d'assigner à l'initiateur, et à celui qui n'a fait que suivre ses traces, leurs places respectives que des hasards aveugles auraient pu intervertir dans la pensée de plusieurs. Les Flaireurs parurent en janvier 1889, La Princesse Maleine fut publiée vers la fin du mois d'août de la même année et L'Intruse en janvier 1890. Je pense que ces simples dates suffiront à prouver tout ce qu 'il faut prouver. » II ajoute : « Les Flaireurs ne ressemblent pas à L'Intruse mais L'Intruse ressemble aux Flaireurs et elle est la fille de ceux-ci. »

L'Intruse fut la première pièce de l'auteur qui connut les feux de la rampe. Les deux représentations furent données en matinée, le 20 et le 21 mai 1891, dans l'une des salles les plus mondaines de Paris au Vaudeville par le Théâtre d'Art que Paul Fort avait fondé contre le Théâtre Libre d'Antoine. La pièce fut jouée au bénéfice de Verlaine et de Gauguin. La mise en scène était de Lugné-Poe, également interprète de l'aïeul. On avait escompté que l'intérêt suscité l'année précédente par La Princesse Maleine attirerait les lettrés [243] et les artistes. Effectivement, L'Intruse rencontra même chez les critiques plus âgés, un accueil favorable (J. Robichez). Si l'on contestait parfois que l'oeuvre gagnât à être portée sur la scène, on s'accordait sur sa puissance de suggestion. Le jeu de Lugné-Poe fût applaudi sans réserve, jugé par Jean Jullien comme «extraordinaire». Seul Jules Lemaître émit des restrictions quant aux interprètes qui s'étaient « crus obligés de réciter ce dialogue avec une solennité religieuse... » Ce fut, raconte Paul Fort, « le jour d'Hemani » du symbolisme: « Les applaudissements "esthétiques" dominaient les caverneuses désapprobations bourgeoises » (Mes mémoires). L'Intruse fut jouée à Bruxelles au Théâtre du Parc en mars 1892, reprise le 28 septembre 1893 avec Georgette Leblanc dans le rôle d'Ursule. Le Théâtre d'Art de Moscou interpréta L'Intruse avec Les Aveugles et Intérieur le 20 octobre 1904. Ces pièces laissèrent le public déconcerté et Stanislawski mécontent de lui-même2.

L'Intruse connaît un regain de succès en France depuis 1983 où elle donna lieu à un spectacle de théâtre et vidéo le 8 juin à Paris, Grand Hall Montorgueil, par la compagnie du Samovar, dans une mise en scène de Pierre Longuesse, avec reprises à Gennevilliers. En 1984, à la Cartoucherie de Vincennes, elle tint l'affiche du 19 octobre au 2 décembre, jouée par le Théâtre de l'Aquarium, dans une mise en scène de Jacques Nichet et Didier Bezace (Claude De Grève).

Paul Gorceix

NOTES

1 Joseph HANSE, «La Genèse de L'Intruse», in Le Centenaire de Maurice Maeterlinck, Bruxelles, Palais des Académies, 1964.

2 Se reporter à ce sujet à Gérard ABENSOUR, Vsévolod Meyerhold ou l'invention de la mise en scène, Paris, Fayard, 1998.


[244]

PERSONNAGES

L'AÏEUL (II est aveugle.)

LE PÈRE

L'ONCLE

LES TROIS FILLES

LA SŒUR DE CHARITÉ

LA SERVANTE

La scène se passe dans les temps modernes.

[245]

ACTE UNIQUE

Une salle assez sombre en un vieux château. Une parte à droite, une porte à gauche et une petite porte masquée, dans un angle. Au fond, des fenêtres à vitraux où domine le vert, et une porte vitrée s'ouvrant sur une terrasse. Une grande horloge flamande dans un coin. Une lampe allumée.

LES TROIS FILLES

Venez ici, grand-père, asseyez-vous sous la lampe.

L'AÏEUL

II me semble qu'il ne fait pas très clair ici.

LE PÈRE

Allons-nous sur la terrasse ou restons-nous dans cette chambre?

L'ONCLE

Ne vaudrait-il pas mieux rester ici? Il a plu toute la semaine et ces nuits sont humides et froides.

LA FILLE AÎNÉE

II y a des étoiles cependant.

L'ONCLE

Oh ! les étoiles, ça ne prouve rien.

L'AÏEUL

II vaut mieux rester ici, on ne sait pas ce qui peut arriver.

LE PÈRE

II ne faut plus avoir d'inquiétudes. Il n'y a plus de danger, elle est sauvée...

L'AÏEUL

Je crois qu'elle ne va pas bien...

[246]

LE PÈRE

Pourquoi dites-vous cela?

L'AÏEUL

J'ai entendu sa voix.

LE PÈRE

Mais puisque les médecins affirment que nous pouvons être tranquilles...

L'ONCLE

Vous savez bien que votre beau-père aime à nous inquiéter inutilement.

L'AÏEUL

Je n'y vois pas comme vous.

L'ONCLE

II faut vous en rapporter alors à ceux qui voient. Elle avait très bonne mine cette après-midi. Elle dort profondément, et nous n'allons pas empoisonner la première bonne soirée que le hasard nous donne... Il me semble que nous avons le droit de nous reposer, et même de rire un peu, sans avoir peur, ce soir.

LE PÈRE

C'est vrai, c'est la première fois que je me sens chez moi, au milieu des miens, depuis cet accouchement terrible.

L'ONCLE

Une fois que la maladie est entrée dans une maison, on dirait qu'il y a un étranger dans la famille.

LE PÈRE

Mais alors, on voit aussi qu'en dehors de la famille, il ne faut compter sur personne.

L'ONCLE

Vous avez bien raison.

 

[247]

L'AÏEUL

Pourquoi n'ai-je pu voir ma pauvre fille aujourd'hui?

L'ONCLE

Vous savez bien que le médecin l'a défendu.

L'AÏEUL

Je ne sais pas ce qu'il faut que je pense...

L'ONCLE

II est inutile de vous inquiéter.

L'AÏEUL, indiquant la porte à gauche

Elle ne peut pas nous entendre ?

LE PÈRE

Nous ne parlerons pas trop haut; d'ailleurs la porte est très épaisse, et puis la sœur de charité est avec elle et nous avertirait si nous faisons trop de bruit.

L'AÏEUL, indiquant la porte à droite

II ne peut pas nous entendre?

LE PÈRE

Non, non.

L'AÏEUL

II dort?

LE PÈRE

Je suppose que oui.

L'AÏEUL

II faudrait aller voir.

L'ONCLE

II m'inquiéterait plus que votre femme, ce petit. Voilà plusieurs semaines qu'il est né, et il a remué à peine ; il n'a pas poussé un seul cri jusqu'ici ; on dirait un enfant de cire.

[248]

L'AÏEUL

Je crois qu'il sera sourd, et peut-être muet... Voilà ce que c'est que les mariages consanguins...

Silence réprobateur.

LE PÈRE

Je lui en veux presque du mal qu'il a fait à sa mère.

L'ONCLE

II faut être raisonnable; ce n'est pas sa faute au pauvre petit.

- Il est tout seul dans cette chambre?

LE PÈRE

Oui, le médecin ne veut plus qu'il reste dans la chambre de sa mère.

L'ONCLE

Mais la nourrice est avec lui?

LE PÈRE

Non, elle est allée se reposer un moment; elle l'a bien gagné depuis ces derniers jours. - Ursule, va donc voir s'il dort bien.

LA FILLE AÎNÉE

Oui, mon père.

Les trois sœurs se lèvent et, se tenant par la main, entrent dans la chambre, à droite.

LE PÈRE

À quelle heure notre sœur viendra-t-elle ?

L'ONCLE

Je crois qu'elle viendra vers neuf heures.

LE PÈRE

II est neuf heures passées. Je voudrais qu'elle vienne ce soir ; ma femme tient beaucoup à la voir.

[249]

L'ONCLE

II est certain qu'elle viendra. C'est la première fois qu'elle vient ici?

LE PÈRE

Elle n'est jamais entrée dans la maison.

L'ONCLE

II lui est très difficile de quitter son couvent.

LE PÈRE

Elle sera seule ?

L'ONCLE

Je pense qu'une des nonnes l'accompagnera. Elles ne peuvent pas sortir seules.

LE PÈRE

Elle est la supérieure cependant.

L'ONCLE

La règle est la même pour toutes.

L'AÏEUL

Vous n'avez plus d'inquiétudes?

L'ONCLE

Pourquoi donc aurions-nous des inquiétudes ? Il ne faut plus revenir là-dessus. Il n'y a plus rien à craindre.

L'AÏEUL

Votre sœur est plus âgée que vous ?

L'ONCLE

Elle est l'aînée de nous tous.

L'AÏEUL

Je ne sais pas ce que j'ai; je ne suis pas tranquille. Je voudrais que votre sœur fût ici.

[250]

L'ONCLE

Elle viendra ; elle l'a promis.

L'AÏEUL

Je voudrais que cette soirée fût passée !

Rentrent les trois filles.

LE PÈRE

II dort?

LA FILLE AÎNÉE

Oui, mon père, très profondément.

L'ONCLE

Qu'allons-nous faire en attendant?

L'AÏEUL

En attendant quoi?

L'ONCLE

En attendant notre sœur.

LE PÈRE

Tu ne vois rien venir, Ursule?

LA FILLE AÎNÉE, a la fenêtre

Non, mon père.

LE PÈRE

Et dans l'avenue ? - Tu vois l'avenue ?

LA FILLE

Oui, mon père; il y a clair de lune, et je vois l'avenue jusqu'aux bois de cyprès.

L'AÏEUL

Et tu ne vois personne ?

[251]

LA FILLE

Personne, grand-père.

L'ONCLE

Quel temps fait-il?

LA FILLE

II fait très beau ; entendez-vous les rossignols ?

L'ONCLE

Oui, oui.

LA FILLE

Un peu de vent s'élève dans l'avenue.

L'AÏEUL

Un peu de vent dans l'avenue ?

LA FILLE

Oui, les arbres tremblent un peu.

L'ONCLE

C'est étonnant que ma sœur ne soit pas encore ici.

L'AÏEUL

Je n'entends plus les rossignols.

LA FILLE

Je crois que quelqu'un est entré dans le jardin, grand-père.

L'AÏEUL

Qui est-ce?

LA FILLE

Je ne sais pas, je ne vois personne.

L'ONCLE

C'est qu'il n'y a personne.

[252]

LA FILLE

II doit y avoir quelqu'un dans le jardin ; les rossignols se sont tus tout à coup.

L'AÏEUL

Je n'entends pas marcher cependant.

LA FILLE

II faut que quelqu'un passe près de l'étang, car les cygnes ont peur.

UNE AUTRE FÏLLE

Tous les poissons de l'étang plongent subitement.

LE PÈRE

Tu ne vois personne?

LA FILLE

Personne, mon père.

LE PÈRE

Mais cependant l'étang est dans le clair de lune...

LA FILLE

Oui ; je vois que les cygnes ont peur.

L'ONCLE

Je suis sûr que c'est ma sœur qui les effraie. Elle sera entrée par la petite porte.

LE PÈRE

Je ne m'explique pas pourquoi les chiens n'aboient point.

LA FILLE

Je vois le chien de garde tout au fond de sa niche. - Les cygnes vont vers l'autre rive !...

[253]

L'ONCLE

II ont peur de ma sœur. Je vais voir. Il appelle. Ma sœur ! Ma sœur ! Est-ce toi ? - II n'y a personne.

LA FILLE

Je suis sûre que quelqu'un est entré dans le jardin. Vous allez voir.

L'ONCLE

Mais elle me répondrait!

L'AÏEUL

Est-ce que les rossignols ne recommencent pas à chanter, Ursule ?

LA FILLE

Je n'en entends plus un seul dans toute la campagne.

L'AÏEUL

II n'y a pas de bruit cependant.

LE PÈRE

II y a un silence de mort.

L'AÏEUL

II faut que ce soit un inconnu qui les enraie, car si c'était quelqu'un de la maison, ils ne se tairaient pas.

L'ONCLE

Allez-vous vous occuper des rossignols à présent?

L'AÏEUL

Toutes les fenêtres sont-elles ouvertes, Ursule?

LA FILLE

La porte vitrée est ouverte, grand-père.

L'AÏEUL

II me semble que le froid entre dans la chambre.

[254]

LA FILLE

II y a un peu de vent dans le jardin, grand-père, et les rosés s'effeuillent.

LE PÈRE

Eh bien, ferme la porte. Il est tard.

LA FILLE

Oui, mon père. - Je ne peux pas fermer la porte.

LES DEUX AUTRES FILLES

Nous ne pouvons pas la fermer.

L'AÏEUL

Qu'y a-t-il donc, mes filles?

L'ONCLE

II ne faut pas dire cela d'une voix extraordinaire. Je vais les aider.

LA FILLE AÎNÉE

Nous ne parvenons pas à la fermer tout à fait.

L'ONCLE

C'est à cause de l'humidité. Appuyons ensemble. Il faut qu'il y ait quelque chose entre les battants.

LE PÈRE

Le menuisier l'arrangera demain.

L'AÏEUL

Est-ce que le menuisier vient demain ?

LA FILLE

Oui, grand-père, il vient travailler dans la cave.

L'AÏEUL

II va faire du bruit dans la maison!...

[255]

LA FILLE

Je lui dirai de travailler doucement.

On entend, tout à coup, le bruit d'une faux qu'on aiguise au dehors.

L'AÏEUL, tressaillant

Oh!

L'ONCLE

Qu'est-ce que c'est?

LA FILLE

Je ne sais pas au juste ; je crois que c'est le jardinier. Je ne vois pas bien, il est dans l'ombre dans la maison.

LE PÈRE

C'est le jardinier qui va faucher.

L'ONCLE

II fauche pendant la nuit?

LE PÈRE

N'est-ce pas dimanche, demain ? - Oui. - J'ai remarqué que l'herbe était très haute autour de la maison.

L'AÏEUL

II me semble que sa faux fait bien du bruit...

LA FILLE

II fauche autour de la maison.

L'AÏEUL

L'aperçois-tu, Ursule?

LA FILLE

Non, grand-père, il est dans l'obscurité.

[256]

L'AÏEUL

Je crains qu'il ne réveille ma fille.

L'ONCLE

Nous l'entendons à peine.

L'AÏEUL

Moi, je l'entends comme s'il fauchait dans la maison.

L'ONCLE

La malade ne l'entendra pas; il n'y a pas de danger.

LE PÈRE

II me semble que la lampe ne brûle pas bien ce soir.

L'ONCLE

II faudrait y mettre de l'huile.

LE PÈRE

J'en ai vu mettre ce matin. Elle brûle mal depuis qu'on a fermé la fenêtre.

L'ONCLE

Je crois que le verre est voilé.

LE PÈRE

Elle brûlera mieux tout à l'heure.

LA FILLE

Grand-père s'est endormi. Il n'a pas dormi depuis trois nuits.

LE PÈRE

II a eu bien des inquiétudes.

L'ONCLE

II s'inquiète toujours outre mesure. Il y a des moments où il ne veut pas entendre raison.

[257]

LE PÈRE

C'est assez excusable à son âge.

L'ONCLE

Dieu sait où nous en serons à son âge!

LE PÈRE

II a près de quatre-vingts ans.

L'ONCLE

Alors on a le droit d'être étrange.

LE PÈRE

II est comme tous les aveugles.

L'ONCLE

Ils refléchissent un peu trop.

LE PÈRE

Ils ont trop de temps à perdre.

L'ONCLE

Ils n'ont pas autre chose à faire.

LE PÈRE

Et puis, ils n'ont aucune distraction.

L'ONCLE

Cela doit être terrible.

LE PÈRE

II paraît qu'on s'y habitue.

L'ONCLE Je ne puis me l'imaginer.

LE PÈRE

II est certain qu'ils sont à plaindre.

[258]

L'ONCLE

Ne pas savoir où l'on est, ne pas savoir d'où l'on vient, ne pas savoir où l'on va, ne plus distinguer midi de minuit, ni l'été de l'hiver... et toujours ces ténèbres, ces ténèbres... j'aimerais mieux ne plus vivre... Est-ce que c'est absolument incurable ?

LE PÈRE

II paraît que oui.

L'ONCLE

Mais il n'est pas absolument aveugle?

LE PÈRE

II distingue les grandes clartés.

L'ONCLE

Ayons soin de nos pauvres yeux.

LE PÈRE

II a souvent d'étranges idées.

L'ONCLE

II y a des moments où il n'est pas amusant.

LE PÈRE

II dit absolument tout ce qu'il pense.

L'ONCLE

Mais autrefois, il n'était pas ainsi?

LE PÈRE

Mais non. Dans le temps il était aussi raisonnable que nous; il ne disait rien d'extraordinaire. Il est vrai qu'Ursule l'encourage un peu trop : elle répond à toutes ses questions...

L'ONCLE

II vaudrait mieux ne pas répondre, c'est lui rendre un mauvais service.

[259]

Dix heures sonnent.

L'AÏEUL, s'éveillant

Suis-je tourné vers la porte vitrée ?

LA FILLE

Vous avez bien dormi, grand-père?

L'AÏEUL

Suis-je tourné vers la porte vitrée ?

LA FILLE

Oui, grand-père.

L'AÏEUL

II n'y a personne à la porte vitrée?

LA FILLE

Mais non, grand-père, je ne vois personne.

L'AÏEUL

Je croyais que quelqu'un attendait. Il n'est venu personne?

LA FILLE

Personne, grand-père.

L'AÏEUL, à l'oncle et au père

Et votre sœur n'est pas venue?

L'ONCLE

II est trop tard; elle ne viendra plus; ce n'est pas gentil de sa part.

LE PÈRE

Elle commence à m'inquiéter.

On entend un bruit, comme de quelqu 'un qui entre dans la maison.

[260]

L'ONCLE

Elle est là ! Avez-vous entendu ?

LE PÈRE

Oui, quelqu'un est entré par les souterrains.

L'ONCLE

II faut que ce soit notre sœur. J'ai reconnu son pas.

L'AÏEUL

J'ai entendu marcher lentement.

LE PÈRE

Elle est entrée très doucement.

L'ONCLE

Elle sait qu'il y a un malade.

L'AÏEUL

Je n'entends plus rien maintenant.

L'ONCLE

Elle montera immédiatement; on lui dira que nous sommes ici.

LE PÈRE

Je suis heureux qu'elle soit venue.

L'ONCLE

J'étais sûr qu'elle viendrait ce soir.

L'AÏEUL

Elle tarde bien à monter.

L'ONCLE

II faut cependant que ce soit elle.

LE PÈRE

Nous n'attendons pas d'autre visite.

[261]

L'AÏEUL

Je n'entends aucun bruit dans les souterrains.

LE PÈRE

Je vais appeler la servante; nous saurons à quoi nous en tenir.

Il tire un cordon de sonnette.

L'AÏEUL

J'entends déjà du bruit dans l'escalier.

LE PÈRE

C'est la servante qui monte.

L'AÏEUL

II me semble qu'elle n'est pas seule.

LE PÈRE

Elle monte lentement...

L'AÏEUL

J'entends les pas de votre sœur !

LE PÈRE

Je n'entends, moi, que la servante.

L'AÏEUL

C'est votre sœur! c'est votre sœur!

On frappe à la petite porte.

L'ONCLE

Elle frappe à la porte de l'escalier dérobé.

LE PÈRE

Je vais ouvrir moi-même, parce que cette petite porte fait trop de bruit; elle ne sert que lorsqu'on veut entrer dans la chambre sans qu'on s'en aperçoive. Il entr'ouvre la petite porte ; la servante reste dehors, dans l'entrebâillement. Où êtes-vous?

[262]

LA SERVANTE

Ici, Monsieur.

L'AÏEUL

Votre sœur est à la porte ?

L'ONCLE

Je ne vois que la servante.

LE PÈRE

II n'y a que la servante. Á la servante. Qui est-ce qui est entré dans la maison?

LA SERVANTE

Entré dans la maison ?

LE PÈRE

Oui, quelqu'un est venu tout à l'heure?

LA SERVANTE

Personne n'est venu. Monsieur.

L'AÏEUL

Qui est-ce qui soupire ainsi?

L'ONCLE

C'est la servante, elle est essoufflée.

L'AÏEUL

Est-ce qu'elle pleure?

L'ONCLE

Mais non ; pourquoi pleurerait-elle ?

LE PÈRE, a la servante

Quelqu'un n'est pas entré tout à l'heure ?

LA SERVANTE

Mais non, Monsieur.

[263]

LE PÈRE

Mais nous avons entendu ouvrir la porte !

LA SERVANTE

C'est moi qui ai fermé la porte.

LE PÈRE

Elle était ouverte ?

LA SERVANTE

Oui, Monsieur.

LE PÈRE

Pourquoi était-elle ouverte à cette heure?

LA SERVANTE

Je ne sais pas, Monsieur. Je l'avais fermée.

LE PÈRE

Mais alors, qui est-ce qui l'a ouverte?

LA SERVANTE

Je ne sais pas, Monsieur, il faut que quelqu'un soit sorti après moi...

LE PÈRE

II faut faire attention. - Mais ne poussez donc pas la porte ; vous savez bien qu'elle fait du bruit!

LA SERVANTE

Mais, Monsieur, je ne touche pas à la porte.

LE PÈRE

Mais si ! Vous poussez comme si vous vouliez entrer dans la chambre !

[264]

LA SERVANTE

Mais, Monsieur, je suis à trois pas de la porte !

LE PÈRE

Parlez un peu moins haut.

L'AÏEUL

Est-ce qu'on éteint la lumière?

LA FILLE AÎNÉE

Mais non, grand-père.

L'AÏEUL

II me semble qu'il fait noir tout à coup.

LE PÈRE, a la servante

Descendez, mais ne faites plus de bruit dans l'escalier.

LA SERVANTE

Je n'ai pas fait de bruit.

LE PÈRE

Je vous dis que vous avez fait du bruit. Descendez doucement; vous éveilleriez Madame.

Et s'il venait quelqu'un, dites que nous n'y sommes pas.

L'ONCLE

Oui, dites que nous n'y sommes pas !

L'AÏEUL, tressaillant

II ne fallait pas dire cela !

LE PÈRE

...Si ce n'est pour ma sœur et pour le médecin.

[265]

L'ONCLE

À quelle heure le médecin viendra-t-il ?

LE PÈRE

II ne pourra pas venir avant minuit.

Il ferme la porte. On entend sonner onze heures.

L'AÏEUL

Elle est entrée?

LE PÈRE

Qui donc?

L'AÏEUL

La servante?

LE PÈRE

Mais non, elle est descendue.

L'AÏEUL

Je croyais qu'elle s'était assise à la table.

L'ONCLE

La servante ?

L'AÏEUL

Oui.

L'ONCLE

II ne manquerait plus que cela !

L'AÏEUL

Personne n'est entré dans la chambre?

LE PÈRE

Mais non, personne n'est entré.

[266]

L'AÏEUL

Et votre sœur n'est pas ici ?

L'ONCLE

Notre sœur n'est pas venue.

L'AÏEUL

Vous voulez me tromper !

L'ONCLE

Vous tromper?

L'AÏEUL

Ursule, dis-moi la vérité, pour l'amour de Dieu !

LA FILLE AÎNÉE

Grand-père! grand-père! Qu'est-ce que vous avez?

L'AÏEUL

II est arrivé quelque chose!... Je suis sûr que ma fille est plus mal!...

L'ONCLE

Est-ce que vous rêvez?

L'AÏEUL

Vous ne voulez pas me le dire!... Je vois bien qu'il y a quelque chose!...

L'ONCLE

En ce cas, vous voyez mieux que nous.

L'AÏEUL

Ursule, dis-moi la vérité !

LA FILLE

Mais on vous dit la vérité, grand-père !

[267]

L'AÏEUL

Tu n'as pas ta voix ordinaire !

LE PÈRE

C'est parce que vous l'enrayez.

L'AÏEUL

Votre voix est changée, elle aussi !

LE PÈRE

Mais vous devenez fou !

Lui et l'oncle se font des signes d'intelligence pour se persuader que l'aïeul a perdu la raison.

L'AÏEUL

J'entends bien que vous avez peur!

LE PÈRE

Mais de quoi donc aurions-nous peur?

L'AÏEUL

Pourquoi voulez-vous me tromper?

L'ONCLE

Qui est-ce qui songe à vous tromper?

L'AÏEUL

Pourquoi avez-vous éteint la lumière ?

L'ONCLE

Mais on n'a pas éteint la lumière; il fait aussi clair qu'auparavant.

LA FILLE

II me semble que la lampe a baissé.

LE PÈRE

J'y vois aussi clair que d'habitude.

[268]

L'AÏEUL

J'ai des meules de moulin sur les yeux ! Mes filles, dites-moi donc ce qui arrive ici ! dites-le-moi pour l'amour de Dieu, vous autres qui voyez ! Je suis ici, tout seul, dans des ténèbres sans fin ! Je ne sais pas qui vient s'asseoir à côté de moi ! Je ne sais plus ce qui se passe à deux pas de moi !... Pourquoi parliez-vous à voix basse tout à l'heure?

LE PÈRE

Personne n'a parlé à voix basse.

L'AÏEUL

Vous avez parlé à voix basse, près de la porte.

LE PÈRE

Vous avez entendu tout ce que j'ai dit.

L'AÏEUL

Vous avez introduit quelqu'un dans la chambre?

LE PÈRE

Mais je vous dis que personne n'est entré !

L'AÏEUL

Est-ce votre sœur ou un prêtre? - II ne faut pas essayer de me tromper. - Ursule, qui est-ce qui est entré ?

LA FILLE

Personne, grand-père.

L'AÏEUL

II ne faut pas essayer de me tromper ; je sais ce que je sais ! -Combien sommes-nous ici?

LA FILLE

Nous sommes six autour de la table, grand-père.

L'AÏEUL

Vous êtes tous autour de la table ?

[269]

LA FILLE

Oui, grand-père.

L'AÏEUL

Vous êtes là, Paul?

LE PÈRE

Oui.

L'AÏEUL

Vous êtes là, Olivier?

L'ONCLE

Mais oui, mais oui ; je suis ici, à ma place ordinaire. Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas?

L'AÏEUL

Tu es là, Geneviève?

UNE DES FILLES

Oui, grand-père.

L'AÏEUL

Tu es là, Gertrude?

UNE AUTRE FILLE

Oui, grand-père.

L'AÏEUL

Tu es ici, Ursule?

LA FILLE AÎNÉE

Oui, grand-père, à côté de vous.

L'AÏEUL

Et qui est-ce qui est assis là?

LA FILLE

Où donc, grand-père ? - II n'y a personne.

[270]

L'AÏEUL

Là, là, au milieu de nous?

LA FILLE

Mais il n'y a personne, grand-père !

LE PÈRE

On vous dit qu'il n'y a personne !

L'AÏEUL

Mais vous ne voyez pas, vous autres !

L'ONCLE

Voyons, vous voulez rire ?

L'AÏEUL

Je n'ai pas envie de rire, je vous assure.

L'ONCLE

Alors, croyez-en ceux qui voient.

L'AÏEUL, indécis

Je croyais qu'il y avait quelqu'un... Je crois que je ne vivrai plus longtemps...

L'ONCLE

Pourquoi irions-nous vous tromper? À quoi cela servirait-il?

LE PÈRE

II faudrait bien vous dire la vérité.

L'ONCLE

A quoi bon se tromper mutuellement?

LE PÈRE

Vous ne pourriez vivre longtemps dans l'erreur.

L'AÏEUL, essayant de se lever

Je voudrais percer ces ténèbres!...

[271]

LE PÈRE

Où voulez-vous aller?

L'AÏEUL

De ce côté là...

LE PÈRE

Ne vous troublez pas ainsi...

L'ONCLE

Vous êtes étrange ce soir.

L'AÏEUL

C'est vous autres qui me semblez étranges !

LE PÈRE

Que cherchez-vous ainsi?...

L'AÏEUL

Je ne sais pas ce que j'ai !

LA FILLE AÎNÉE

Grand-père, grand-père ! Que vous faut-il, grand-père ?

L'AÏEUL

Donnez-moi vos petites mains, mes filles.

LES TROIS FILLES

Oui, grand-père.

L'AÏEUL

Pourquoi tremblez-vous toutes les trois, mes filles?

LA FILLE AÎNÉE

Nous ne tremblons presque pas, grand-père.

L'AÏEUL

Je crois que vous êtes pâles toutes les trois.

[272]

LA FILLE AÎNÉE

II est tard, grand-père, et nous sommes fatiguées.

LE PÈRE

II faudrait aller vous coucher et grand-père aussi ferait mieux de prendre un peu de repos.

L'AÏEUL

Je ne pourrais pas dormir cette nuit !

L'ONCLE

Nous attendrons le médecin.

L'AÏEUL

Préparez-moi à la vérité !

L'ONCLE

Mais il n'y a pas de vérité !

L'AÏEUL

Alors je ne sais pas ce qu'il y a !

L'ONCLE

Je vous dis qu'il n'y a rien du tout!

L'AÏEUL

Je voudrais voir ma pauvre fille !

LE PÈRE

Mais vous savez bien que c'est impossible ; il ne faut pas l'éveiller inutilement.

L'ONCLE

Vous la verrez demain.

L'AÏEUL

On n'entend aucun bruit dans sa chambre.

[273]

L'ONCLE

Je serais inquiet si j'entendais du bruit.

L'AÏEUL

II y a bien longtemps que je n'ai vu ma fille !... Je lui ai pris les mains hier au soir et je ne la voyais pas !... Je ne sais plus ce qu'elle devient-Je ne sais plus comment elle est... Je ne connais plus son visage... Elle doit être changée depuis ces semaines!... J'ai senti les petits os de ses joues sous mes mains... Il n'y a plus que les ténèbres entre elle et moi, et vous tous!... Je ne peux plus vivre ainsi... Ce n'est pas vivre cela!... Vous êtes là, tous, les yeux ouverts à regarder mes yeux morts, et pas un de vous n'a pitié !... Je ne sais pas ce que j'ai... On ne dit jamais ce qu'il faudrait dire... et tout est effrayant lorsqu'on y songe... Mais pourquoi ne parlez-vous plus?

L'ONCLE

Que voulez-vous que nous disions puisque vous ne voulez pas nous croire?

L'AÏEUL

Vous avez peur de vous trahir !

L'ONCLE

Mais soyez donc raisonnable à la fin !

L'AÏEUL

II y a longtemps que l'on me cache quelque chose!... Il s'est passé quelque chose dans la maison... Mais je commence à comprendre maintenant... Il y a trop longtemps qu'on me trompe! - Vous croyez donc que je ne saurai jamais rien? - II y a des moments où je suis moins aveugle que vous, vous savez?... Est-ce que je ne vous entends pas chuchoter, depuis des jours et des jours, comme si vous étiez dans la maison d'un pendu? -Je n'ose pas dire ce que je sais ce soir... Mais je saurai la vérité!... J'attendrai que vous disiez la vérité; mais il y a longtemps que je la sais, malgré vous ! - Et maintenant, je sens que vous êtes tous plus pâles que des morts!

[274]

LES TROIS FILLES

Grand-père, grand-père ! Qu'avez-vous donc, grand-père ?

L'AÏEUL

Ce n'est pas de vous que je parle, mes filles, non, ce n'est pas de vous que je parle... Je sais bien que vous m'apprendriez la vérité, s'ils n'étaient pas autour de vous!... Et d'ailleurs, je suis sûr qu'ils vous trompent aussi... Vous verrez, mes filles, vous verrez!... Est-ce que je ne vous entends pas sangloter toutes les trois ?

LE PÈRE

Est-ce que, vraiment, ma femme est en danger?

L'AÏEUL

II ne faut plus essayer de me tromper; il est trop tard mainte-nant, et je sais la vérité mieux que vous!...

L'ONCLE

Mais enfin, nous ne sommes pas aveugles, nous!

LE PÈRE

Voulez-vous entrer dans la chambre de votre fille ? Il y a ici un malentendu et une erreur qui doivent finir. - Voulez-vous ?

L'AÏEUL, subitement indécis

Non, non, pas maintenant... pas encore....

L'ONCLE

Vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable.

L'AÏEUL

On ne sait jamais tout ce qu'un homme n'a pas pu dire dans sa vie!... - Qui est-ce qui fait ce bruit?

LA FILLE AÎNÉE

C'est la lampe qui palpite ainsi, grand-père.

[275]

L'AÏEUL

II me semble qu'elle est bien inquiète... bien inquiète...

LA FILLE

C'est le vent froid qui la tourmente...

L'ONCLE

II n'y a pas de vent froid, les fenêtres sont fermées.

LA FILLE

Je crois qu'elle va s'éteindre.

LE PÈRE

II n'y a plus d'huile.

LA FILLE

Elle s'éteint tout à fait.

LE PÈRE

Nous ne pouvons pas rester ainsi dans les ténèbres.

L'ONCLE

Pourquoi pas? -J'y suis déjà habitué.

LE PÈRE

II y a de la lumière dans la chambre de ma femme.

L'ONCLE

Nous en prendrons tout à l'heure quand le médecin sera venu.

LE PÈRE

II est vrai qu'on y voit assez ; il y a la clarté du dehors.

L'AÏEUL

Est-ce qu'il fait clair dehors?

LE PÈRE

Plus clair qu'ici.

[276]

L'ONCLE

Moi, j'aime autant causer dans l'obscurité.

LE PÈRE

Moi aussi.

Silence.

L'AÏEUL

II me semble que l'horloge fait bien du bruit!...

LA FILLE AÎNÉE

C'est qu'on ne parle plus, grand-père.

L'AÏEUL

Mais pourquoi vous taisez-vous tous?

L'ONCLE

De quoi voulez-vous que nous parlions? - Vous n'êtes pas sérieux ce soir.

L'AÏEUL

Est-ce qu'il fait très noir dans la chambre ?

L'ONCLE

II n'y fait pas très clair.

Silence.

L'AÏEUL

Je ne me sens pas bien. Ursule, ouvre un peu la fenêtre.

LE PÈRE

Oui, ma fille, ouvre un peu la fenêtre ; je commence à avoir besoin d'air, moi aussi.

La fille ouvre une fenêtre.

[277]

L'ONCLE

Je crois positivement que nous sommes restés enfermés trop longtemps.

L'AÏEUL

Est-ce que la fenêtre est ouverte ?

LA FILLE

Oui, grand-père, Oui, grand-père, elle est grande ouverte.

L'AÏEUL

On ne dirait pas qu'elle est ouverte ; il ne vient aucun bruit du dehors.

LA FILLE

Non, grand-père, il n'y a pas le moindre bruit.

LE PÈRE

II y a un silence extraordinaire.

LA FILLE

On entendrait marcher un ange.

L'ONCLE

Voilà pourquoi je n'aime pas la campagne.

L'AÏEUL

Je voudrais entendre un peu de bruit. Quelle heure est-il, Ursule?

LA FILLE

Minuit bientôt, grand-père.

Ici l'oncle se met à marcher de long en large dans la chambre.

L'AÏEUL

Qui est-ce qui marche ainsi autour de nous?

L'ONCLE

C'est moi, c'est moi, n'ayez pas peur. J'éprouve le besoin de marcher [278] un peu. Silence. - Mais je vais me rasseoir ; je ne vois pas où je vais.

Silence.

L'AÏEUL

Je voudrais être ailleurs !

LA FILLE

Où voudriez-vous aller, grand-père ?

L'AÏEUL

Je ne sais pas où - dans une autre chambre, n'importe où ! n'importe où!

LE PÈRE

Où irions-nous?

L'ONCLE

II est trop tard pour aller ailleurs.

Silence. Us sont assis, immobiles, autour de la table.

L'AÏEUL

Qu'est-ce que j'entends, Ursule?

LA FILLE

Rien, grand-père, ce sont des feuilles qui tombent; - oui, ce sont des feuilles qui tombent sur la terrasse.

L'AÏEUL

Va fermer la fenêtre, Ursule.

LA FILLE

Oui, grand-père.

Elle ferme la fenêtre et revient s'asseoir.

L'AÏEUL

J'ai froid. Silence. Les trois sœurs s'embrassent. Qu'est-ce que j'entends maintenant ?

[279]

LE PÈRE

Ce sont les trois sœurs qui s'embrassent.

L'ONCLE

II me semble qu'elles sont bien pâles, ce soir.

Silence.

L'AÏEUL

Qu'est-ce que j'entends encore?

LA FILLE

Rien, grand-père; ce sont mes mains que j'ai jointes.

Silence.

L'AÏEUL

Et ceci?...

LA FILLE

Je ne sais pas, grand-père... Peut-être mes sœurs qui tremblent un peu?

L'AÏEUL

J'ai peur aussi, mes filles.

Ici un rayon de lune pénètre par un coin des vitraux et répand, ça et là, quelques lueurs étranges dans la chambre. Minuit sonne et, au dernier coup, il semble à certains qu'on entende, très vaguement, un bruit comme de quelqu'un qui se lèverait en toute hâte.

L'AÏEUL, tressaillant d'une épouvante spéciale

Qui est-ce qui s'est levé ?

L'ONCLE

On ne s'est pas levé !

LE PÈRE

Je ne me suis pas levé !

[280]

LES TROIS FILLES

Moi non plus ! - Moi non plus ! - Moi non plus !

L'AÏEUL

II y a quelqu'un qui s'est levé de table.

L'ONCLE

La lumière !...

Ici on entend tout à coup un vagissement d'épouvanté, à droite, dans la chambre de l'enfant; et ce vagissement continue avec des gradations de terreur, jusqu'à la fin de la scène.

LE PÈRE

Écoutez ! L'enfant !

L'ONCLE

II n'a jamais pleuré !

LE PÈRE

Allons voir !

L'ONCLE

La lumière ! La lumière !

A ce moment, on entend courir à pas précipités et sourds dans la chambre de gauche. - Ensuite, un silence de mort. - Ils écoutent dans une muette terreur jusqu 'à ce que la porte de cette chambre s'ouvre lentement, la clarté de la pièce voisine s'irrue dans la salle, et la sœur de charité paraît sur le seuil, en ses vêtements noirs, et s'incline en faisant le signe de la croix pour annoncer la mort de la femme. Ils comprennent et, après un moment d'indécision et d'effroi, entrent en silence dans la chambre mortuaire, tandis que l'oncle, sur le pas de la porte, s'efface poliment pour laisser passer les trois jeunes filles. L'aveugle, resté seul, se lève et s'agite à tâtons autour de la table, dans les ténèbres.

L'AÏEUL

Où allez-vous? - Où allez-vous? - Elles m'ont laissé tout seul!