Maurice Maeterlinck
Les Sept Princesses
(1891)



M.Maeterlinck, ayants-droit, 1891
Paul Gorceix (introduction), 1999.
M.Maeterlinck. Oevres II. Théâtre. Tome 1. Bruxelles: Editions complex, 1999. P.: 329-367.
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INTRODUCTION

Dès sa parution chez Lacomblez en 1891, le drame suscita une réaction de profonde admiration de la part de Charles Van Lerberghe. C'est si prodigieusement beau que je ne voudrais pas que vous y changiez une syllabe, écrit-il à son ami (21 octobre 1891).

En fait, la pièce devint rapidement l'objet d'assez violentes polémiques. Robert 0. J. Van Nuffel a fait le point sur la réception des Sept Princesses1. La Revue indépendante jugeait les personnages radoteurs et séniles. Quant à la langue, Maeterlinck aurait manqué de variété et de moyens, la langue fatigue par l'enfantin des tournures, le chevrotement des exclamations . En revanche, L'Art moderne défend chaudement l'auteur. Ce dernier adresse à l'un des directeurs de la revue une lettre, dont ce passage concerne la pièce : Tout cela à propos des Sept Princesses. Il ne faut pas qu'on attache tant d'importance à celle-ci: c'est une simple carte de visite, la dernière piécette de cette trilogie de la mort que je voudrais close désormais. J'ai d'autres projets que je n'ai pu mûrir encore: La Beauté dans la maison, La Destinée dans la maison, etc., une espèce de théâtre où, par-delà les caractères tant épuisés, je voudrais pouvoir rendre visibles certaines attitudes secrètes des êtres dans l'inconnu. [...] pour le moment je travaille à un drame simplement et banalement passionnel, afin de me tranquilliser et peut-être parviendrai-je à détruire ainsi cette étiquette de poète de l'horreur qu'on me colle sur le dos. On ne verra que cela dans Les Sept Princesses, alors que j'ai fait tous mes efforts pour n 'en pas y mettre, et y mettre tout autre chose. Mais voilà, le baptême a eu lieu. 2

Pour sa part, le critique Albert Arnay donne un avis très favorable dans la lettre qu'il écrit à l'auteur en date du il février 1892. La langue retient particulièrement son attention : On sent sous vos phrases un courant singulièrement émotionnel [...] aucun artifice extérieur [330] ne les surcharge. Pour sa part, Albert Mockel se montre prudent: Les Sept Princesses sont le drame discuté entre tous, car s'il est miraculeusement lumineux quant au décor, il paraît assez obscur quant au sens philosophique. 3 II faut dire que René Doumic avait été sévère : Tout ce que je puis vous dire de ce drame, maintenant que je l'ai lu, c'est que c'est un mince volume édité à Bruxelles par Lacomblez. II n'empêche qu'on s'interroge sur les raisons qui ont pu pousser l'auteur à écarter Les Sept Princesses de l'édition de son théâtre de 1901. Une pièce trop ambiguë, ou trop allégorique au contraire ? A propos de la difficulté de la représentation, Christian Lutaud a raison de faire la remarque que Les Sept Princesses ne sont ni plus ni moins représentables que tout autre drame du Tragique quotidien 4.

Pour des raisons inconnues, Les Sept Princesses ne furent jamais représentées par les acteurs du Théâtre d'Art. Cependant, la pièce fut donnée deux fois en privé à Paris en avril 1892, sous forme de spectacle de marionnettes, à ce qu'il semble conformément au vœu même de l'auteur. La seconde représentation fût organisée par des membres du groupe des Nabis . Paul Ranson monta le spectacle, Paul Sérusier, son fils, et la fille du chef d'orchestre Lamoureux lisaient le texte, Sérusier et Vuillard ont créé le décor, les marionnettes avaient été façonnées par le sculpteur Lacombe, tandis que Maurice Denis avait dessiné les costumes, y compris ceux des princesses qui devinrent ensuite célèbres: ce fut la robe princesse portée par les élégantes des dernières années du siècle5. Pour Maeterlinck qui, comme l'on sait, se méfiait des acteurs et aurait volontiers confié ses drames à un théâtre d'ombres ou de marionnettes, la tentative des Nabis ne pouvait que lui plaire. La toile de décor conçue pour Les Sept Princesses était comme beaucoup d'autres de ses contemporaines d'une stylisation extrême, rappelle Maggie L. Rosé, un fond bleu d'étoffé transparente, très fine, avec la mer qui se voyait à l'arrière-plan et un vrai escalier sur la scène. La simplicité absolue du décor quand on le confronte aux indications scéniques de Maeterlinck est frappante. 6

Suggestion, stylisation, dématérialisation -ces trois principes semblent bien avoir dirigé Maeterlinck dans l'élaboration de la pièce. Cette rêverie du rédacteur en chef de la Revue indépendante, Francois [331] de Nion, en même temps qu'elle illustre les aspirations des symbolistes, anticipe le décor des Sept Princesses :

J'ai fait souvent ce rêve d'un théâtre qui serait tel: de très beaux décors baignés de lumière, une vision de terrasses blanches, d'escaliers de marbre blanc descendant vers des jardins aux bleuâtres perspectives; une invisible mélodie flotterait, enveloppant tout comme une atmosphère, des courants de sons, lents et calmes comme des ondes. Et dans ces décors marcheraient gravement, merveilleusement drapés et modelés -ce qui serait un art suprême -dans de voluptueuses étoffes aux nuances faites pour le plaisir des yeux, des hommes et des femmes, des femmes surtout, aux poses nobles et belles, aux actions majestueuses ou jolies, qui de temps en temps laisseraient tomber au milieu des clartés, des harmonies, des rythmes, un vers, [.-].7

N'est-ce pas le message que Maeterlinck a voulu nous communiquer ici -dans un drame où le texte s'efface pour céder la place au tableau?

P. G. NOTES
1 Robert 0. J. VAN NUFFEL cite la lettre d'Albert ARNAY, in Annales de la Fondation Maurice Maeterlinck, tome I, 1956, p. 91-94. Nos informations sont empruntées à son étude.
2 Ibid., p. 93-94.
3 Se reporter à la conférence inédite d'Albert Mockel sur Maeterlinck. Celle-ci a été reprise par J. WARMOES, in Annales de la Fondation Maeterlinck, tome VI, 1960.
4 Cf. Christian LUTAUD, Les Sept Princesses ou la mort maeterlinckienne , in Lettres romanes, 1986, tome XL, n 3-4, p. 255.
5 Se reporter à l'étude très fouillée de Maggie L. ROSE, Le tableau scénique des Sept Princesses", in Annales, tome XXVII, 1989, p. 107. Lire aussi Didier COSTE, Le premier Maeterlinck: entre symbolique et organique, in El Simbolismo belga, Correspondance, n 3, octobre 1993, Câceres, p. 117 et suiv.
6 Maggie L. ROSE, op. cit., p. 108.
7 Cité par Jean ROBICHEZ, op. cit., p. 50-51. La Revue indépendante, janvier-février 1889.



PERSONNAGES

LE VIEUX ROI
LA VIEILLE REINE
LE PRINCE
LES SEPT PRINCESSES
UN MESSAGER
LE CHŒUR DES MATELOTS

 

 

ACTE UNIQUE

Une vaste salle de marbre, avec des lauriers, des lavandes et des lys en des vases de porcelaine. Un escalier aux sept marches de marbre blanc divise longitudinalement toute la salle, et sept princesses, en robes blanches et les bras nus, sont endormies sur ces marches garnies de coussins de soie pâle. Une lampe d'argent éclaire leur sommeil. Au fond de la salle, une porte aux puissants verrous. À droite et à gauche de la porte, de grandes fenêtres dont les vitrages descendent jusqu'au ras du carrelage. Derrière ces fenêtres, une terrasse. Le soleil est sur le point de se coucher et l'on aperçoit, à travers les vitrages, une noire campagne marécageuse avec des étangs et des forêts de chênes et de pins. Perpendiculairement à l'une des fenêtres, entre d'énormes saules, un sombre canal inflexible, à l'horizon duquel s'avance un grand navire de guerre.

Le vieux roi, la vieille reine et le messager s'avancent sur la terrasse, et regardent s'approcher le navire de guerre.

LA REINE

II vient à pleines voiles...

LE ROI

Je ne le vois pas bien dans le brouillard...

LA REINE

Ils rament... ils rament tous... Je crois qu'ils vont venir jusqu'aux fenêtres du château... On dirait qu'il a mille pieds... les voiles touchent aux branches de saules...

LE ROI

II a l'air plus large que le canal...

LA REINE

Ils s'arrêtent...[334]

LE ROI

Je ne sais comment ils pourront s'en retourner...

LA REINE

Ils s'arrêtent... ils s'arrêtent... Ils jettent l'ancré... Ils s'amarrent aux saules... Ah! ah! Je crois que le prince descend...

LE ROI

Regardez donc les cygnes... Ils vont à sa rencontre... Ils vont voir ce que c'est...

LA REINE

Est-ce qu'elles dorment toujours?

Ils viennent regarder, par les fenêtres, dans la salle.

LE ROI

Éveillons-les... Je vous l'ai dit depuis longtemps; il faut les éveiller...

LA REINE

Attendons qu'il soit là... C'est trop tard maintenant... Il est là, il est là! -Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous faire! -Je n'ose pas! je n'ose pas!... Elles sont trop malades...

LE ROI

Voulez-vous que j'ouvre la porte...

LA REINE

Non ! non ! attendez ! attendons ! -Oh comme elles dorment ! comme elles dorment toujours!... Elles ne savent pas qu'il revient... Elles ne savent pas qu'il est là... Je n'ose pas les éveiller... le médecin l'a défendu... ne les éveillons pas... Ne les éveillons pas encore... Oh ! oh ! j'entends un bruit de pas sur le pont...

LE ROI

II est là! Il est là!... Il est au bas de la terrasse!...

Ils quittent la fenêtre. [335]

LA REINE

Où est-il! où est-il? -Est-ce lui? -Je ne le reconnais plus!... Si, si, je le reconnais encore ! Oh ! qu'il est grand ! qu'il est grand ! Il est au bas de l'escalier!... Marcellus! Marcellus! Est-ce vous? Est-ce vous? -Montez! Montez! nous sommes si vieux nous autres!... Nous ne pouvons plus descendre!... Montez! montez! montez!

LE ROI

Prenez garde de tomber!... les marches sont très vieilles... elles tremblent toutes... Prenez garde!...

LA REINE

Montez ! montez ! montez !

Le prince monte sur la terrasse et se jette dans les bras du roi et de la reine.

LE PRINCE

Ma pauvre mère-grand ! Mon pauvre grand-père !

Ils s'embrassent.

LA REINE

Oh! comme vous êtes beau! -Comme vous avez grandi, mon enfant ! -Comme vous êtes grand, mon petit Marcellus ! -Je ne vous vois pas bien ; j'ai les yeux pleins de larmes...

LE PRINCE

Oh! ma pauvre mère-grand, comme vos cheveux sont blancs!... Oh! mon pauvre grand-père, comme votre barbe est blanche!...

LE ROI

Nous sommes de pauvres petits vieux; notre tour va venir...

LE PRINCE

Grand-père, grand-père, pourquoi vous penchez-vous ainsi?

LE ROI

Je suis toujours penché... [336]

LA REINE

Nous vous attendons depuis si longtemps!...

LE PRINCE

Oh! ma pauvre mère-grand, comme vous tremblez ce soir!...

LA REINE

Je tremble toujours ainsi, mon enfant...

LE PRINCE

Oh ! mon pauvre grand-père ! Oh ! ma pauvre mère-grand ! Je ne vous reconnais presque plus...

LE ROI

Moi non plus, moi non plus. Je n'y vois plus très bien...

LA REINE

Où avez-vous été si longtemps, mon enfant? -Oh que vous êtes grand! -Vous êtes plus grand que nous!... Voilà, voilà, je pleure comme si vous étiez mort !

LE PRINCE

Pourquoi m'accueillez-vous les larmes aux yeux?

LA REINE

Non, non, ce ne sont pas des larmes, mon enfant... Ce n'est pas la même chose que des larmes... Il n'est rien arrivé... Il n'est rien arrivé...

LE PRINCE

Où sont mes sept cousines?

LA REINE

Ici, ici; attention, attention... n'en parlons pas trop haut; elles dorment encore ; il ne faut pas parler de ceux qui dorment...

LE PRINCE

Elles dorment?... Est-ce qu'elles vivent encore toutes les sept?... [337]

LA REINE

Oui, oui, oui; prenez garde, prenez garde... Elles dorment ici; elles dorment toujours...

LE PRINCE

Elles dorment toujours?... Quoi? quoi? quoi? -Est-ce que?... toutes les sept!... toutes les sept!...

LA REINE

Oh ! oh ! oh ! qu'avez-vous pensé !... qu'avez-vous osé penser, Marcellus, Marcellus! Prenez garde! -Elles sont ici; venez voir à la fenêtre... venez voir... Vite ! vite ! venez vite ! Il est temps de les voir...

Ils s'approchent des fenêtres et regardent dans la salle. Un long silence.

LE PRINCE

Ce sont mes sept cousines?... Je ne vois pas bien...

LA REINE

Oui, oui : elles sont là toutes les sept sur les marches... les voyez-vous? les voyez-vous?

LE PRINCE

Je ne vois que des ombres blanches...

LA REINE

Ce sont vos sept cousines!... les voyez-vous dans les miroirs?...

LE PRINCE

Ce sont mes sept cousines?...

LA REINE

Regardez-donc dans les miroirs, tout au fond de la salle... vous les verrez, vous les verrez... Venez ici, venez ici, vous verrez mieux peut-être...

LE PRINCE

Je vois! je vois! je vois! je les vois toutes les sept!... Une, deux, [338] trois, il hésite un moment, quatre, cinq, six, sept... Je ne les reconnais presque pas... Je ne les reconnais pas du tout... Oh! qu'elles sont blanches toutes les sept!... Oh ! qu'elles sont pâles toutes les sept!... Mais pourquoi dorment-elles toutes les sept?

LE PRINCE

Elles dorment toujours... Elles dorment ici depuis ce midi. Elles sont si malades!... On ne peut plus les éveiller... Elles ne savaient pas que vous alliez venir... Nous n'avons pas osé les réveiller... Il faut attendre... Il faut qu'elles s'éveillent d'elles-mêmes... Elles ne sont pas heureuses et ce n'est pas notre faute... Nous sommes trop vieux, trop vieux; tout le monde est trop vieux pour elles... On est trop vieux sans le savoir...

LE PRINCE

Oh! qu'elles sont belles! qu'elles sont belles!...

LA REINE

Elles ne vivent presque plus depuis qu'elles sont ici ; -elles sont ici depuis que leurs parents sont morts... Il fait trop froid dans ce château... Elles viennent des pays chauds... Elles cherchent toujours le soleil ; mais il n'y en a presque pas... Il y en avait un peu sur le canal ce matin; mais les arbres sont trop grands; il y a trop d'ombre; il n'y a que de l'ombre... Il y a trop de brouillards et le ciel n'est jamais clair... -Oh! comme vous regardez! -Voyez-vous quelque chose d'extraordinaire?

LE PRINCE

Oh! qu'elles sont pâles toutes les sept!

LA REINE

Elles sont encore à jeun... Elles ne pouvaient plus rester au jardin; la pelouse les éblouissait... Elles ont la fièvre... Elles sont rentrées ce midi en se donnant la main... Elles sont si faibles qu'elles ne peuvent presque plus marcher seules... Elles tremblaient de fièvre toutes les sept... Et personne ne sait ce qu'elles ont... Elles dorment ici tous les jours... [339]

LE PRINCE

Elles sont étranges... Oh ! oh ! elles sont étranges L.Je n'ose plus les regarder... Est-ce ici leur chambre à coucher?

LA REINE

Non, non; ce n'est pas leur chambre à coucher... Vous voyez bien; il n'y a pas de lits... leurs sept petits lits sont plus haut; dans la tour. -Elles sont ici en attendant la nuit...

LE PRINCE

Je commence à les distinguer...

LA REINE

Approchez, approchez ; mais ne touchez pas aux fenêtres... Vous verrez mieux quand le soleil sera couché ; il fait trop clair encore au dehors... Vous verrez mieux tout à l'heure. Placez-vous contre les vitres; mais ne faites pas de bruit...

LE PRINCE

Oh! qu'il fait clair dans la salle!...

LA REINE

II y fera plus clair encore quand la nuit sera venue... Elle est sur le point de tomber...

LE ROI

Qu'est-ce qui est sur le point de tomber?

LA REINE

C'est de la nuit que je parle. -Voyez-vous quelque chose ?

LE PRINCE

II y a un grand vase de cristal sur un trépied...

LA REINE

Ce n'est rien; c'est de l'eau; elles ont si soif quand elles s'éveillent!... [340]

LE PRINCE

Mais pourquoi cette lampe brûle-t-elle ?

LA REINE

Elles l'allument toujours. Elles savaient qu'elles dormiraient longtemps. Elles l'ont allumée ce midi pour ne pas s'éveiller dans les ténèbres... Elles ont peur de l'obscurité...

LE PRINCE

Elles sont devenues grandes !

LA REINE

Elles grandissent encore... Elles deviennent trop grandes... C'est peut-être cela qui les rend si malades... Les reconnaissez-vous?

LE PRINCE

Je les reconnaîtrais peut-être si je les voyais au grand jour...

LA REINE

Vous avez joué si souvent avec elles quand elles étaient petites... Ouvrez les yeux...

LE PRINCE

Je ne vois bien que leurs petits pieds nus...

LE ROI, regardant à une autre fenêtre

Je n'y vois pas très clair ce soir...

LE PRINCE

Elles sont trop loin de nous...

LA REINE

II y a quelque chose sur les miroirs ce soir ; je ne vois pas bien ce que c'est...

LE PRINCE

II y a une vapeur sur les vitres... Je vais voir si je puis l'effacer... [341]

LA REINE

Non ! non ! ne touchez pas à la fenêtre ! Elles s'éveilleraient en sursaut! -C'est à l'intérieur; c'est de l'autre côté; c'est la chaleur de la salle...

LE PRINCE

II y en a six que je distingue très bien ; mais il y en a une au milieu...

LE ROI

Elles se ressemblent toutes ; je ne les distingue qu'à leurs colliers de pierreries...

LE PRINCE

II y en a une que je ne vois pas bien...

LA REINE

Laquelle préférez-vous ?

LE PRINCE

Celle qu'on ne voit pas bien...

LA REINE

Laquelle ? J'ai l'oreille un peu dure...

LE PRINCE

Celle qu'on ne voit pas bien...

LE ROI

Laquelle est-ce qu'on ne voit pas bien? Je n'en vois presque aucune.

LE PRINCE

Celle qui est au milieu...

LA REINE

Je savais bien que vous ne verriez qu'elle!... [342]

LE PRINCE

Qui est-ce?

LA REINE

Vous savez bien qui c'est; je n'ai pas besoin de vous le dire...

LE PRINCE

C'est Ursule ?

LA REINE

Mais oui, mais oui, mais oui ! Vous voyez bien que c'est Ursule ! c'est Ursule ! c'est Ursule qui vous attend depuis sept ans ! toutes les nuits! toutes les nuits! tous les jours! tous les jours!... La reconnaissez-vous?...

LE PRINCE

Je ne la vois pas bien ; il y a une ombre sur elle...

LA REINE

Oui; il y a une ombre sur elle; je ne sais ce que c'est...

LE PRINCE

Je crois que c'est l'ombre d'une colonne... Je la verrai mieux tout à l'heure quand le soleil sera couché tout à fait...

LA REINE

Non, non, ce n'est pas l'ombre du soleil...

LE PRINCE

Nous verrons si l'ombre se déplace...

LE ROI

Je vois ce que c'est; c'est l'ombre de la lampe.

LA REINE

Elle est couchée autrement que les autres... [343]

LE ROI

Elle dort plus profondément, voilà tout...

LE PRINCE

Elle dort comme un petit enfant...

LE ROI

Venez à cette fenêtre-ci ; vous y verrez peut-être mieux.

LE PRINCE, allant à une autre fenêtre

Je ne la vois pas mieux; c'est le visage que je n'aperçois pas...

LA REINE

Venez à cette fenêtre-ci; vous y verrez peut-être mieux...

LE PRINCE, allant à une autre fenêtre

Je ne la vois pas mieux... Il est bien difficile de la voir... On dirait qu'elle se cache...

LA REINE

Le visage est presque invisible...

LE PRINCE

Je vois très bien le corps; mais je n'aperçois pas le visage... Je crois qu'il est tourné tout à fait vers le ciel...

LA REINE

Mais vous n'en regardez qu'une seule!...

LE PRINCE, regardant toujours

Elle est plus grande que les autres...

LA REINE

Mais ne regardez pas toujours la seule qu'on ne voie pas... Il y en a six autres!...

LE PRINCE

Je les regarde aussi... Oh! comme on les voit bien, les autres!... [344]

LA REINE

Les reconnaissez-vous? -Voilà Geneviève, Hélène et Christabelle... et de l'autre côté, voilà Madeleine, Claire et Claribelle avec des émeraudes... -Voyez donc ; je crois qu'elles se tiennent toutes les sept par les mains... Elles se sont endormies en se donnant la main... Oh! oh! les petites sœurs!... on dirait qu'elle ont peur de se perdre en dormant... Mon Dieu ! mon Dieu ! je voudrais qu'elles s'éveillent!...

LE PRINCE

Oui, oui; éveillonsles... Voulez-vous que je les éveille?...

LA REINE

Non, non ; pas encore, pas encore... Ne les regardons plus; venez, ne les regardez plus; elles auraient tout à coup de mauvais rêves... Je ne veux plus les voir; je ne veux plus les voir... Je briserai les vitres!... Ne les regardons plus, nous aurions peur!... Venez, venez, au fond de la terrasse ; nous allons parler d'autre chose ; nous avons tant de choses à nous dire... Venez, venez, elles auraient peur si elles se retournaient ; elles auraient peur si elles nous apercevaient à toutes les fenêtres... Au vieux roi. Vous aussi, vous aussi ; venez, ne collez pas ainsi votre barbe blanche contre les vitres... vous ne savez pas que vous êtes effrayant!... -Pour l'amour de Dieu, ne restez pas tous les deux aux fenêtres!... Mais venez donc! venez donc, vous dis-je !... Vous ne savez pas ce qui va arriver... Venez ici, venez ici, retournez-vous, retournez-vous ! regardez de l'autre côté ! regar-dez un moment de l'autre côté!... Elles sont malades, elles sont malades!... éloignons-nous... laissez-les dormir seules!...

LE PRINCE, se retournant

Qu'y a-t-il? -Qu'y a-t-il donc? -Oh! qu'il fait noir au dehors!... où êtes-vous? Je ne vous trouve plus...

LE ROI

Attendez un moment ; vous avez encore la clarté de la salle dans les yeux... Je n'y vois plus non plus... venez... Nous sommes ici...

Us quittent les fenêtres. [345]

LE PRINCE

Oh! qu'il fait noir dans la campagne!... où sommes-nous?

LE ROI

Le soleil s'est couché...

LA REINE

Marcellus, pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt, Marcellus?

LE PRINCE

Le messager vous l'a dit; je ne songeais qu'à venir...

LA REINE

Elles vous attendent depuis tant d'années ! Elles étaient toujours dans cette salle de marbre; elles regardaient le canal jour et nuit... Les jours de soleil elles allaient sur l'autre rive... ; il y a là une colline d'où l'on voit de plus loin ; on ne voit pas la mer; mais on voit les rochers...

LE PRINCE

Quelle est cette clarté sous les arbres?

LE ROI

C'est le canal par où vous êtes venu; il y a toujours une clarté sur l'eau...

LE PRINCE

Oh! qu'il fait noir cette nuit! -Je ne sais plus où je suis; je suis ici comme un étranger...

LE ROI

Le ciel s'est couvert tout à coup...

LE PRINCE

II y a du vent dans les saules... [346]

LE ROI

II y a jour et nuit du vent dans les saules ; nous ne sommes pas loin de la mer. -Écoutez; il pleut déjà...

LE PRINCE

On dirait qu'on pleure autour du château...

LE ROI

C'est la pluie qui tombe sur l'eau, c'est une pluie très douce...

LA REINE

On dirait qu'on pleure dans le ciel...

LE PRINCE

Oh! comme l'eau dort entre les murs!...

LA REINE

Elle dort toujours ainsi; elle est très vieille aussi...

LE PRINCE

Les cygnes se sont réfugiés sous le pont...

LE ROI

Voici des paysans qui rentrent leurs troupeaux...

LE PRINCE

Ils me semblent très vieux et très pauvres...

LE ROI

Ils sont très pauvres; je suis roi de très pauvres gens... Il commence à faire froid...

LE PRINCE

Qu'y a-t-il là, de l'autre côté de l'eau?

LE ROI

Là-bas? -C'étaient des fleurs; le froid les a tuées...

En ce moment, on entend au fond de la campagne, un chant [347] monotone et très lointain, dont on ne distingue que le refrain, repris en chœur, à intervalles réguliers.

LES VOIX LOINTAINES

L'Atlantique! l'Atlantique!

LE ROI

Qu'est-ce que c'est?

LE PRINCE

Ce sont les matelots; -je crois qu'ils tournent le navire; ils préparent le départ...

LES VOIX LOINTAINES

Nous ne reviendrons plus !
Nous ne reviendrons plus !

LA REINE

II a déjà toutes ses voiles...

LE PRINCE

Ils partent cette nuit...

LES VOIX LOINTAINES

L'Atlantique! l'Atlantique!

LE ROI

Est-ce vrai qu'ils ne reviendront plus?

LE PRINCE

Je ne sais pas; ce ne seront peut-être pas les mêmes...

LES VOIX LOINTAINES

Nous ne reviendrons plus !

Nous ne reviendrons plus !

LA REINE

Vous n'avez pas l'air heureux, mon enfant... [348]

LE PRINCE

Moi ? -Pourquoi ne serais-je pas heureux ? -Je suis venu la voir et je l'ai vue... Je puis la voir de plus près si je veux... Je puis m'asseoir à ses côtés si je veux... Ne puis-je pas ouvrir les portes et lui prendre la main ? Je puis l'embrasser quand je veux ; je n'ai qu'à l'éveiller. Pourquoi seraisje malheureux?

LA REINE

Vous n'avez pas l'air heureux cependant!... J'ai presque soixante-quinze ans, maintenant... et je vous attendais toujours!... Ce n'est pas vous! pas vous!... ce n'est pas vous non plus!...

Elle détourne la tête et sanglote.

LE ROI

Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il donc ? Pourquoi pleurez-vous tout à coup ?

LA REINE

Ce n'est rien ; ce n'est rien ; -ce n'est pas moi qui pleure... Ne faites pas attention ; -on pleure souvent sans raison ; -je suis si vieille aujourd'hui. -C'est fini...

LE PRINCE

J'aurai l'air plus heureux tout à l'heure...

LA REINE

Venez, venez; elles sont peut-être là les yeux ouverts... Donnez-moi la main; menez-moi aux fenêtres; allons voir aux fenêtres...

LES VOIX LOINTAINES

L'Atlantique! l'Atlantique!

Ils reviennent tous regarder aux fenêtres.

LE PRINCE

Je n'y vois pas encore... Il fait trop clair...

LA REINE

II y a quelque chose de changé dans la salle!... [349]

LE ROI

Je n'y vois rien du tout.

LE PRINCE

II y fait plus clair qu'auparavant...

LA REINE

Ce n'est pas la même chose ; il y a quelque chose de changé dans la salle...

LE PRINCE

Mes yeux ne sont pas encore faits à la lumière...

LA REINE

II y en a qui ne sont plus à la même place !...

LE PRINCE

Oui, oui ; je crois qu'elles ont fait un petit mouvement...

LA REINE

Oh! oh! Christabelle et Claribelle?... Voyez, voyez!... Elles tenaient Ursule par les mains... Elles ne tiennent plus leur sœur par les mains... Elles ont abandonné ses mains... Elles se sont tournées de l'autre côté...

LE PRINCE

Elles ont été sur le point de s'éveiller...

LA REINE

Nous sommes venus trop tard! Nous sommes venus trop tard!...

LE ROI

Je ne vois bien que les lys près des fenêtres; -ils sont fermés...

LE PRINCE

Ils savent que c'est le soir... [350]

LE ROI

II y a une lumière cependant...

LE PRINCE

Elle a une main qu'elle tient étrangement...

LA REINE

Qui donc?

LE PRINCE

Ursule...

LA REINE

Qu'est-ce que c'est que cette main?... Je ne l'avais pas vue tout à l'heure...

LE PRINCE

C'est que les autres la cachaient...

LE ROI

Je ne sais ce que vous voulez dire; je ne vois pas jusqu'aux miroirs...

LA REINE

Elle aura mal!... Elle aura mal!... Elle ne peut pas dormir ainsi; ce n'est pas naturel... Je voudrais qu'elle baisse un peu la main. -Mon Dieu, mon Dieu, faites donc qu'elle baisse un peu cette petite main!... Son petit bras aura mal si longtemps!...

LE PRINCE

Je ne vois rien qui la soutienne...

LA REINE

Je ne veux plus la voir dormir ainsi... Je n'ai pas encore vu dormir ainsi... Ce n'est pas un bon signe... Ce n'est pas un bon signe !... Elle ne pourra plus remuer la main... [351]

LE ROI

II n'y a pas de quoi s'inquiéter ainsi...

LE PRINCE

Les autres dorment plus simplement...

LA REINE

Comme leurs yeux sont fermés! Comme leurs yeux sont fermés!... Oh! oh! les petites sœurs! les petites sœurs!... Qu'allons-nous faire? -Qu'allons-nous donc en faire?...

LE ROI

Voyons, voyons, ne parlez pas si près des fenêtres...

LA REINE

Je n'en suis pas si près que vous croyez...

LE ROI

Vous avez la bouche contre les vitres...

LE PRINCE

Je vois encore quelque chose qu'on ne distingue pas très bien...

LA REINE

Moi aussi ; moi aussi. Il y a quelque chose que je commence à voir... Cela s'étend jusqu'à la porte...

LE PRINCE

II y a quelque chose sur les dalles... Ce n'est pas une ombre... Ce ne peut être une ombre... Je ne m'explique pas ce que c'est... Il se pourrait que ce soient ses cheveux...

LA REINE

Mais pourquoi n'a-t-elle pas noué ses cheveux?... Toutes les autres ont noué leurs cheveux... Regardez... [352]

LE PRINCE

Je vous dis que ce sont ses cheveux !... Ils s'agitent... Oh ! ses cheveux sont beaux!... Ce n'est pas une chevelure de malade...

LA REINE

Elle ne les arrange pas ainsi pour dormir... On dirait qu'elle avait l'intention de sortir...

LE PRINCE

Elle ne vous a rien dit?...

LA REINE

Elle a dit ce midi, en fermant la porte : Surtout ne nous éveillez plus. -Puis je l'ai embrassée pour ne pas voir qu'elle était triste...

LE PRINCE

Ils auront froid, leurs petits pieds presque nus sur les dalles!

LA REINE

Oui, oui ; ils auront froid ! -Oh ! ne regardez pas si avidement ! Au Roi. Vous non plus ! Vous non plus ! -Ne regardez pas à chaque instant ! Ne regardez pas toujours ! -Ne regardons pas tous ensemble!... Elles ne sont pas heureuses! Elles ne sont pas heureuses!...

LE ROI

Qu'y a-t-il tout à coup? -II n'y a donc que vous qui puissiez voir? -Mais qu'avez-vous ce soir? -Vous n'êtes plus raisonnable... Je ne vous comprends plus... Il faut que tous les autres regardent d'un autre côté; il faut que tous les autres ferment les yeux... Mais cela nous regarde autant que vous, je crois...

LA REINE

Je sais bien que cela vous regarde... Ne parlez plus ainsi pour l'amour de Dieu!... Oh! oh!... ne me regardez pas! Ne me regardez pas en ce moment!... Mon Dieu! mon Dieu! comme elles sont immobiles!... [353]

LE ROI

Elles ne s'éveilleront plus ce soir ; nous ferions mieux d'aller dormir aussi...

LA REINE

Attendons encore; attendons encore!... Nous verrons peut-être ce que c'est...

LE ROI

Nous ne pouvons pas regarder éternellement à travers les vitres ; il faut faire quelque chose...

LE PRINCE

Nous pourrions peut-être les éveiller d'ici...

LE ROI

Je vais frapper doucement à la porte.

LA REINE

Non, non ! Jamais ! Jamais !... Oh ! Non, pas vous ! pas vous ! Vous frapperiez trop fort... Prenez garde ! Oh prenez garde ! Elles ont peur de tout. Je frapperai moi-même à la fenêtre s'il le faut... Il faut qu'elles voient celle qui frappe... Attendez, attendez...

Elle frappe très doucement à la fenêtre.

LE PRINCE

Elles ne s'éveillent pas...

LE ROI

Je ne vois rien du tout...

LA REINE

Je vais frapper un peu plus fort...

Elle frappe encore à la fenêtre.

Elles ne bougent pas encore... La reine frappe encore à la fenêtre. -On dirait que la salle est pleine de coton... -Etes-vous sûrs que ce soit le sommeil? -Elles sont peut-être évanouies... Je ne les vois pas respirer... [354] La reine frappe encore à une autre fenêtre: frappez un peu plus fort... frappez sur les autres vitres ! Oh ! oh ! ces petites vitres sont épaisses ! La reine et le prince frappent anxieusement des deux mains. Comme elles sont immobiles! Comme elles sont immobiles! - C'est un grand som-meil de malades... C'est le sommeil de la fièvre qui ne veut pas s'en aller... Je veux les voir de près! Je veux les voir de près!... Elles n'entendent pas le bruit que nous faisons... Ce n'est pas un som-meil naturel... Ce n'est pas un sommeil bienfaisant... Je n'ose pas frapper plus fort.

LE PRINCE, aux écoutes contre les vitres

Je n'entends pas le moindre bruit...

Un long silence.

LA REINE, le visage contre les vitres, et dans une soudaine crise de larmes

Oh ! Comme elles dorment ! Comme elles dorment !... Mon Dieu ! Mon Dieu! Délivrez-les! Délivrez-les! Comme ils dorment leur petits cœurs ! - On n'entend plus leurs petits cœurs ! - Ils dorment si terriblement! - Oh ! oh ! Qu'on est à craindre quand on dort!... J'ai toujours peur dans leur dortoir!... Je ne vois plus leurs petites âmes!... Où sont-elles donc leurs petites âmes!... Elles me font peur! Elles me font peur! - C'est maintenant que je le vois!... Comme elles dorment, les petites sœurs! Oh! comme elles dor-ment, comme elles dorment!... Je crois qu'elles dormiront tou-jours!... Mon Dieu, mon Dieu, j'ai pitié d'elles!... Elles ne sont pas heureuses! Elles ne sont pas heureuses!... C'est maintenant que je vois tout !... Sept petites âmes toute la nuit !... Sept petites âmes sans défense!... Sept petites âmes sans amies!... Elles ont la bouche grande ouverte... Sept petites bouches sont ouvertes!... Oh ! Je suis sûre qu'elles ont soifL.Je suis sûre qu'elles ont terriblement soif!... Et tous ces yeux qui sont fermés !... Oh ! Qu'elles sont seules toutes les sept! toutes les sept! toutes les sept!... Et comme elles dorment! Comme elles dorment !... Comme elles dorment les petites reines !... Je suis sûre qu'elles ne dorment pas!... Mais quel sommeil! Quel grand sommeil!... Éveillez donc les petites reines!... Éveillez donc les petites sœurs! Toutes les sept! toutes les sept!... Je ne puis plus les voir ainsi ! Mon Dieu ! mon Dieu ! J'ai pitié d'elles ! J'ai pitié [355] d'elles! et je n'ose pas les éveiller!... Oh! la lumière est toute petite!... toute petite!... toute petite!... Et je n'ose plus les éveiller!... Elle sanglote éperdument contre la fenêtre.

LE ROI

Qu'avez-vous ? - Qu'avez-vous donc ? - Venez, venez, ne regardez plus; il vaut mieux ne pas les voir... Venez, venez, venez. Il cherche à l'entraîner.

LE PRINCE

Grand'mère! grand'mère !... Qu'avez-vous vu? Qu'avez-vous vu? -Je n'ai rien vu... Il n'y a rien, il n'y a rien...

LE ROI

Au prince. Ce n'est rien, ce n'est rien, ne faites pas attention; c'est la vieillesse et c'est le soir... Elle est énervée. - Les femmes ont besoin de pleurer. Elle pleure souvent pendant la nuit. A la reine. Venez, venez, venez ici... Vous allez tomber! - Prenez garde... Appuyez-vous sur moi... Ne pleurez plus; ne pleurez plus, venez... Il l'embrasse tendrement. Il n'y a rien ; elles dorment... Nous dormons aussi... Nous dormons tous ainsi... N'avez-vous jamais vu dormir?

LA REINE

Jamais! Jamais comme ce soir! - Ouvrez la porte! Ouvrez la porte!... On ne les aime pas assez!... On ne peut pas les aimer! -Ouvrez la porte! Ouvrez la porte!...

LE ROI

Oui; oui; nous ouvrirons la porte... Calmez-vous, calmez-vous, -n'y pensez plus, nous l'ouvrirons, nous l'ouvrirons. Je ne demande pas mieux; je vous avais dit de l'ouvrir, tout à l'heure, et c'est vous qui n'avez pas voulu... Voyons, voyons, ne pleurez plus... Il faut être raisonnable... Je suis vieux moi aussi, mais je suis raisonnable. Voyons, voyons, ne pleurez plus...

LA REINE

Voilà; c'est fini; je ne pleure plus, je ne pleure plus... Il ne faut pas qu'elles s'éveillent en entendant pleurer... [356]

LE ROI

Venez, venez, je vais ouvrir très doucement; nous entrerons ensemble... Il essaye d'ouvrir la porte; on entend grincer le loquet et l'on voit se soulever et retomber la clenche, à l'intérieur de la salle. Oh ! oh ! qu'y a-t-il donc à la serrure? -Je ne puis pas ouvrir la porte... poussez un peu... Je ne sais ce que c'est... Je ne savais pas qu'il était si difficile d'entrer dans cette salle... Voulez-vous essayer... La reine essaye à son tour, inutilement. Je n'y entre jamais... Elle ne s'ouvre pas... Je crois qu'elles ont tiré les verrous... Oui, oui: la porte est fermée; elle ne s'ouvrira pas...

LA REINE

Elles la ferment toujours... Oh! oh! ne les abandonnez pas ainsi!... Elles dorment depuis si longtemps!

LE PRINCE

Nous pourrions ouvrir une fenêtre...

LE ROI

Les fenêtres ne s'ouvrent pas.

LE PRINCE

II me semble qu'il fait moins clair dans la salle...

LE ROI

II n'y fait pas moins clair; mais c'est le ciel qui se découvre. -Voyez-vous les étoiles?

LE PRINCE

Qu'allons-nous faire?

LE ROI

Je n'en sais rien... -II y a une autre entrée...

LE PRINCE

II y a une autre entrée ? [357]

LA REINE

Non ! non ! Je sais ce que vous voulez dire !... Pas par là! pas par là! Je ne veux pas descendre!...

LE ROI

Nous ne descendrons pas; nous resterons ici; Marcellus ira seul...

LA REINE

Oh! non, non, non!... Attendons...

LE ROI

Mais enfin, que voulez-vous donc ? -On ne peut pas entrer autrement dans la salle... c'est ce qu'il y a de plus simple...

LE PRINCE

II y a une autre entrée ?

LE ROI

Oui; il y a encore une petite entrée... on ne peut pas la voir d'ici... mais vous la trouverez facilement, il faut descendre...

LE PRINCE

Par où faut-il descendre ?

LE ROI

Venez ici. Il l'entraîne un peu à l'écart. Ce n'est pas une porte... on ne peut pas dire que ce soit une porte... c'est plutôt une trappe... c'est une dalle qui se soulève. Elle est tout au fond de la salle... Il faut aller par les souterrains... vous savez bien... Puis il faut remonter... Il faudrait une lampe... vous pourriez vous perdre... vous pourriez vous heurter contre les... marbres... vous comprenez?... Prenez garde; il y a des chaînes entre... les petites allées... Mais vous devez savoir le chemin. Vous y avez descendu plus d'une fois dans le temps...

LE PRINCE

J'y ai descendu plus d'une fois dans le temps? [358

LE ROI

Mais oui, mais oui; quand votre mère...

LE PRINCE

Quand ma mère?... -Ah! c'est par là qu'il faut?...

LE ROI, avec un signe de tête

Justement! -Et quand votre père aussi...

LE PRINCE

Oui, oui; je me rappelle... et quand d'autres aussi...

LE ROI

Vous voyez bien!... La pierre n'est pas scellée; vous n'avez qu'à pousser un peu... Mais soyez prudent... Il y a des dalles qui ne sont pas régulières... Prenez garde à un buste qui penche un peu la tête sur le chemin... il est en marbre... Il y a même une croix qui a les bras un peu longs... prenez garde... ne vous pressez pas; vous avez tout le temps...

LE PRINCE

Et c'est par là qu'il faut?...

LE ROI

Justement!... Il faudrait une lampe. H va crier au bord de la terrasse, Une lampe ! une lampe ! une petite lampe !... Au prince. Nous attendrons ici, aux fenêtres... Nous sommes trop vieux pour descendre... Nous ne pourrions plus remonter... On apporte une lampe allumée. Ah ! ah! voici la lampe; prenez la petite lampe...

LE PRINCE

Oui; oui; la petite lampe...

En ce moment, on entend, tout à coup, au dehors, les grands cris de joie des matelots. Les mâts, les vergues et les voiles du navire sont illuminés dans la nuit; à l'horizon du canal, entre les saules. [359]

LE ROI

Oh ! oh ! qu'y a-t-il donc ?

LE PRINCE

Ce sont les matelots... Ils dansent sur le pont; ils sont ivres...

LE ROI

Ils ont illuminé le navire...

LE PRINCE

C'est la joie du départ... Ils sont sur le point de partir...

LE ROI

Eh bien, descendez-vous?... C'est par ici.

LA REINE

Non, non, n'y allez pas!... N'y allez pas par là!... Ne les éveillez pas ! ne les éveillez pas !... Vous savez bien qu'il leur faut le repos !...

J'ai peurl...

LE PRINCE

Je n'éveillerai pas les autres si vous voulez... je n'en éveillerai qu'une seule...

LA REINE

Oh! oh! oh!

LE ROI

Ne faites pas de bruit en entrant...

LE PRINCE

J'ai peur qu'elles ne me reconnaissent plus...

LE ROI

II n'y a pas de danger... Eh ! eh ! prenez garde à la petite lampe !... Voyez-vous le vent!... le vent veut l'éteindrel... [360]

LE PRINCE

Je crains qu'elles ne s'éveillent toutes à la fois...

LE ROI

Qu'est-ce que cela fait?... Ne les éveillez pas brusquement, voilà tout.

LE PRINCE

Je serai tout seul devant elles... J'aurai l'air... elles auront peur...

LE ROI

Vous ne les éveillerez qu'après avoir remis la pierre à sa place... Elles ne s'en apercevront pas... Elles ne savent pas ce qu'il y a sous la salle où elles dorment...

LE PRINCE

Elles me prendront pour un étranger...

LE ROI

Nous serons aux fenêtres. - Descendez; descendez. -Prenez garde à la lampe. -Surtout ne vous perdez pas dans les souterrains: ils sont très profonds... ayez soin de remettre la dalle... Remontez le plus tôt possible... Nous attendrons aux fenêtres... descendez, descendez; -de la prudence! de la prudence!...

Le prince quitte la terrasse; le vieux roi et la vieille reine regardent par les fenêtres, le visage contre les vitres. -Un long silence.

LES VOIX LOINTAINES

L'Atlantique ! l'Atlantique

LE ROI, détournant la tête et regardant vers le canal

Ah ! ah ! Ils s'en vont... Ils auront bon vent cette nuit...

LES VOIX LOINTAINES

Nous ne reviendrons plus !

Nous ne reviendrons plus ! [361]

LE ROI, regardant vers le canal

Ils seront en pleine mer avant minuit...

LES VOIX, de plus en plus lointaines

L'Atlantique! l'Atlantique!

LE ROI, regardant dans la salle

Pourvu qu'il ne se perde pas dans l'obscurité...

LES VOIX PRESQUE INDISTINCTES

Nous ne reviendrons plus !

Nous ne reviendrons plus !

Un silence; le navire disparaît entre les saules.

LE ROI

Regardant vers le canal. On ne l'aperçoit plus. -Regardant dans la salle. - Il n'entre pas encore ? - Regardant vers le canal. - Le navire n'est plus là ! -A la reine. -Vous ne faites pas attention ? -Vous ne répondez pas ? -Où êtes-vous ? Regardez donc le canal. -Ils sont partis ; ils seront en pleine mer avant minuit...

LA REINE, distraite

Ils seront en pleine mer avant minuit...

LE ROI, regardant dans la salle

Pouvez-vous voir la dalle qu'il doit soulever? -Elle est couverte d'inscriptions; -elle doit être cachée sous les lauriers. -II est devenu grand, Marcellus, n'est-ce pas? -Nous aurions mieux fait de les éveiller avant qu'il eût débarqué. -Je vous l'avais dit. -Nous aurions évité toutes ces scènes. -Je ne sais pas pourquoi il n'avait pas l'air heureux ce soir. -Elles ont tort de tirer les verrous ; je les ferai enlever. -Pourvu que sa lampe ne s'éteigne pas. -Où êtes-vous ? -Voyez-vous quelque chose ? -Pourquoi ne répondez-vous pas? -Pourvu qu'il ne se perde pas dans l'obscurité. -M'écoutez-vous?

LA REINE

Pourvu qu'il ne se perde pas dans l'obscurité... [362]

LE ROI

Vous avez raison. -Ne trouvez-vous pas qu'il commence à faire froid ? -Elles vont avoir froid sur le marbre. -II me semble qu'il y met le temps. - Pourvu que sa petite lampe ne s'éteigne pas. -Pourquoi ne répondez-vous pas. À quoi songez-vous ?

LA REINE

Pourvu que sa petite lampe... La pierre! la pierre! la pierre!...

LE ROI

Est-il là? -Est-ce qu'il entre? -Je ne vois pas jusque-là...

LA REINE

Elle se soulève! elle se soulève!... Il y a une clarté!... regardez... écoutez! écoutez! -Elle crie sur ses gonds!...

LE ROI

Je lui avais dit d'entrer très doucement...

LA REINE

Oh ! Il entre très doucement... voyez, voyez, il passe la main qui tient la lampe...

LE ROI

Oui ; oui ; je vois la petite lampe... pourquoi n'entre-t-il pas tout à fait?...

LA REINE

II ne peut pas... Il soulève la pierre très lentement... Oui, oui; très lentement... Oh! comme elle crie! comme elle crie! comme elle crie!... Elles vont s'éveiller en sursaut!

LE ROI

Je ne vois pas bien ce qui se passe... Je sais que la pierre est très lourde...

LA REINE

II entre... Il monte... Il monte de plus en plus lentement... C'est [363] maintenant que la pierre crie!... oh! oh! elle crie! elle crie! Elle pleure comme un enfant!... Il est à micorps dans la salle !... encore trois marches ! encore trois marches ! Battant des mains. Il est dans la salle ! Il est dans la salle !... Regardez ! regardez !... Elles s'éveillent!... Elles s'éveillent toutes en sursaut!...

LE ROI

A-t-il fait retomber la dalle ?

Le prince, abandonnant la dalle tumulaire qu'il vient de soulever, s'arrête, sa lampe à la main, au bas de l'escalier de marbre.

Six princesses, aux derniers grincements des gonds, ouvrent les yeux; s'agitent un moment au bord du sommeil; puis, simultanément, se dressent à son approche, les bras levés en lentes attitudes de réveil. Une seule, Ursule, demeure étendue à la renverse, sur les marches de marbre, immobile au milieu de ses sœurs, tandis que celles-ci échangent avec le prince un long regard plein d'étonnements, d'éblouissements et de silences.

LA REINE, aux fenêtres

Ursule! Ursule! Ursule!... Elle ne s'éveille pas!...

LE ROI

Patience ! patience ! -Elle a le sommeil un peu lourd...

LA REINE, criant, le visage contre les vitres

Ursule! Ursule! -Éveillez-la! Frappant aux fenêtres. Marcellus! Marcellus! -Éveillez-la! Éveillez-la aussi! Ursule! Ursule!... Marcellus! Marcellus !... Elle n'a pas entendu !... Ursule ! Ursule ! lève-toi ! Il est là! Il est là !... Il est temps ! Il est temps ! -Frappant à une autre fenêtre. Marcellus ! Marcellus ! regardez devant vous ! regardez ! Elle dort encore !... Frappant à une autre fenêtre. -Oh ! oh ! -Christabelle ! Christabelle ! Claribelle ! Claribelle !... Claire ! Claire ! Vous, Claire !... Elle n'a pas entendu !... Frappant constamment et violemment aux fenêtres. Ursule ! Ursule! Il est revenu! Il est là! Il est là!... Il est temps! Il est temps!...

LE ROI, frappant également aux fenêtres

Oui, oui; éveillez-la!... éveillez-la donc!... Nous attendons... [364]

Le prince, inattentif aux bruits du dehors, s'approche en silence de celle qui ne s'est pas levée. Il la contemple un moment; hésite, ployé le genou et touche l'un des bras nus et inertes sur les coussins de soie. Au contact de la chair, il se redresse subitement avec un long et circulaire regard d'épouvanté sur les six princesses muettes et extrêmement pâles. Elles, d'abord indécises et frémissantes d'un désir de fuite, se penchent ensuite d'un mouvement unanime sur leur sœur étendue, la soulevant, et portent dans le plus grand silence, le corps déjà rigide, à la tête échevelée et roide, sur la plus haute des sept marches de marbre, tandis que la reine, le roi et les gens du château, accourus, frappent et crient violemment à toutes les fenêtres de la salle; ces deux scènes ont lieu simultanément.

LA REINE

Elle ne dort pas ! Elle ne dort pas ! - Ce n'est pas le sommeil ! Ce n'est pas le sommeil ! Ce n'est plus le sommeil ! Elle court éperdument de fenêtre en fenêtre; elle y frappe, elle secoue les barreaux de fer; elle trépigne et l'on voit s'agiter contre les vitres sa chevelure blanche dénouée. Elle ne dort plus, vous dis-je ! Au roi. Oh ! oh ! oh ! Vous êtes un homme de pierre!... Criez! criez! criez! Pour Dieu! criez, vous dis-je! Je crie à en mourir et il ne comprend pas ! -Courez ! courez ! criez ! criez ! Il n'a rien vu ! rien ! rien ! rien ! jamais ! jamais ! jamais !...

LE ROI

Quoi? quoi? Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Où faut-il crier?

LA REINE

Là-bas ! là-bas ! Partout ! partout ! sur la terrasse ! sur l'eau ! sur les prairies!... Criez! criez! criez!...

LE ROI, au bord de la terrasse

Oh!... oh!... Arrivez! arrivez! ici! ici!... Ursule! Ursule!... Il y a quelque chose!...

LA REINE, aux fenêtres

Ursule! Ursule!... Versez de l'eau sur elle!... - Oui, oui, faites cela mon enfant... Ce n'est peut-être pas !... Oh ! oh ! oh !... sa petite tête !... Des serviteurs, des soldats, des paysans, des femmes accourent sur la terrasse avec des torches et des lanternes. Ursule ! Ursule !... Ce n'est peut-être [365] pas cela... Ce n'est peut-être rien du tout!... Eh! eh! Claribelle! Claribelle! prenez garde!... Elle va tomber!... Ne marchez pas sur S ses cheveux !... Ouvrez ! ouvrez ! -Elle s'éveillera ! elle s'éveillera !... de l'eau ! de l'eau ! de l'eau ! -Ouvrez ! ouvrez ! la porte ! la porte ! la porte !... On ne peut pas entrer ! Tout est fermé ! tout est fermé ! ... Vous êtes sourds comme des morts!... Aidez-moi! A ceux qui l'entourent. -Vous êtes des gens horribles! Mes mains!... mes mains!... Aidez-moi! aidez-moi! Oh! oh! Il est tard!... Il est trop tard!... Il est trop tard !... fermé ! fermé ! fermé !...

TOUS, secouant la porte et frappant à toutes les fenêtres

Ouvrez! ouvrez! ouvrez! ouvrez!...

Un rideau noir descend brusquement.